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17 Août 2021 | Trafic
 

Le procès d’un Valenciennois de 22 ans arrêté pour un important trafic de cigarettes de contrefaçon (voir 31 juillet) s’est tenu ce lundi 16 août. Verdict : 3 ans ferme. 

Les constitutions de partie civile par la fédération départementale des buralistes du Nord (Valenciennes) et Philip Morris France ont été reconnues.  

Daniel Bruquel, responsable du service de prévention du trafic illicite chez Philip Morris France, était présent à Valenciennes. Il a livré à France 3 Hauts-de-France son analyse d’un phénomène de la contrefaçon en pleine expansion dans la région : 28,7 % de la consommation totale entre octobre et novembre 2020.

•• Pouvez-vous revenir sur cette affaire de Valenciennes ?

Le trafic consistait à se procurer des contrefaçons de paquets de Marlboro et de les revendre via Snapchat avec des petites annonces régulières proposées à un large panel de consommateurs. Le mis en cause assurait même la livraison à domicile, cela a duré jusqu’à fin juillet, date de son interpellation.

Lors de la perquisition, les gendarmes ont trouvé environ 80 cartouches de cigarettes contrefaites, un kilo et demi de cannabis, deux armes à feu. De ce qu’on voit, on a une personne qui dit avoir commencé son trafic fin de l’année dernière au mois de novembre.

La particularité dans ce cas, c’est qu’il y a une porosité du trafic de stups et de cigarettes de contrefaçon. Beaucoup des protagonistes commencent par la cigarette de contrefaçon puis continuent sur les stupéfiants. La personne va commencer par la cigarette contrefaite et finir sur le cannabis. C’est une sorte d’engrenage, une criminalité qui devient structurelle.

•• Comment l’homme réussissait-il à avoir autant de clients ?

L’individu en question avait un approvisionnement régulier et des ventes régulières, ce n’est pas un trafic amateur. Il y avait une vraie structure avec des annonces publiées sur Snapchat, des prix extrêmement bas, des promotions, des ventes qui ne se faisaient pas qu’à la cartouche mais aussi au carton de 50 cartouches. Cela fidélise le client. 

En plus, il y a un service de livraison. Ce n’est pas cher, c’est pratique, quasiment ouvert à toutes les heures. À côté, le buraliste a des contraintes en termes de publicité, d’ouverture… C’est sans commune mesure.

•• Plus généralement, d’où viennent ces cigarettes ?

Il est probable que cela vienne de Belgique. Il y a eu un important démantèlement de lieux de stockages de contrefaçon très récemment (voir 5 et 6 août). Il y a eu un raid sur 12 lieux différents, quatre usines clandestines investies et une dizaine de lieux de stockage qui étaient sur tout le territoire belge, des environs d’Anvers à la frontière hollandaise. Pas loin de Tournai, proche de la frontière française, aussi.

Ils ont retrouvé quatre lieux de fabrication, plusieurs marques de cigarettes contrefaites dont la nôtre, Marlboro. 

La Belgique est un lieu de fabrication clandestine et de stockage. Il y a eu six démantèlements en Belgique l’an dernier, mais aussi six autres aux Pays-Bas. La semaine dernière, c’était le septième démantèlement d’usine clandestine en Belgique. Il y a eu une quarantaine de personnes interpelées, ce sont des ressortissants d’Europe de l’Est, notamment des Ukrainiens.

•• Y a-t-il des usines en France ?

Pour l’instant, on n’en a pas trouvé, on n’a pas d’éléments qui tendent à le montrer. Entre la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, on a déjà eu une vingtaine d’usines démantelées sur ce périmètre-là en 2020.

Une usine de contrefaçon produit entre 5 000 et 50 000 cartouches par jour. Cela revient à 300 millions de paquets contrefaits vendus par an en France, soit 1,5 milliard d’euros de revenus occultes. A titre de comparaison, les trafics de stupéfiant représentent 3 milliards d’euros de revenus occultes.

•• On entend quoi concrètement par cigarettes contrefaites ?

C’est une copie d’un produit légal, dans la plupart des cas, des versions de paquet duty free (hors taxe) avec des messages sanitaires en anglais, qui ont pour objet de tromper le consommateur. Le prix de revente va de 3 à 5 euros, beaucoup moins élevé que chez le buraliste. Ces produits ne sont pas soumis aux taxes et ne sont pas faites dans le respect des normes de fabrication européennes.

On est dans des conditions de fabrication insalubres, avec du tabac posé à même le sol, ramassé avec des pelles et mis dans des machines. C’est la même configuration que dans les trafics de stupéfiant : une demi-douzaine de personnes sont enfermées pendant des mois et ne font que fabriquer des cigarettes. Les volumes sont stockés et dispatchés sur tout un tas de lieux de distribution. On retrouve de la vente en demi-gros, au détail … 

•• Par exemple, les épiceries qui vendent des cigarettes au détail …

Il y a trois canaux principaux de vente au consommateur final. D’abord, la vente à la sauvette, qui est le plus visible physiquement, dans les grands points de deal des villes et métropoles. Cela va de Paris à Marseille, Lyon en passant par Lille. Ensuite, on a les épiceries qui vendent de manière illégale des cigarettes et souvent, c’est de la contrefaçon.

Mais le canal le plus actif, ce sont les réseaux sociaux, notamment Facebook ou Snapchat. Les cigarettes y sont vendues dans des quantités importantes. C’est là qu’on a le lien avec le dossier de Valenciennes.

•• Comment la vente des cigarettes contrefaites en ligne a évolué ces derniers temps ?

On a eu une accélération de la vente de cigarettes contrefaites en 2020 et on peut l’expliquer par plusieurs facteurs. D’abord, on a eu le prix de vente du paquet légal de cigarettes qui a franchi la barre des 10 euros chez le buraliste.

On a eu le confinement qui a fait que le canal habituel d’achat de cigarettes hors du réseau légal des buralistes français n’était pas possible, en particulier pour les Nordistes frontaliers qui ne pouvaient pas aller en Belgique acheter des cigarettes moins chères.  Mais maintenant, même si les frontières sont ouvertes, les gens se disent « je peux me les faire livrer, elles coûtent moins chères que chez le buraliste belge, je n’ai pas besoin de franchir la frontière, et risquer de me faire contrôler par les douanes ». C’est extrêmement pratique.

Enfin, les réseaux sociaux ont joué un rôle important puisque c’était à peu près le seul moyen de se procurer des cigarettes pas chères. Il y a eu une prolifération des ventes et des points de ventes en ligne sur les réseaux sociaux, Facebook et Snapchat, grâce à ça.

•• Aujourd’hui, quel est le pourcentage de consommation de cigarettes contrefaites dans la région des Hauts-de-France ?

Quand on prend la part de la contrefaçon en France, cela représente 11,8 % de la consommation totale de cigarettes. Dans les Hauts-de-France, le chiffre monte à 14 %.

Quand on regarde le taux en 2019, on était à 1,6%. On est passé à 14% en 2020. Quant à l’évolution trimestre par trimestre, on constate une pente ascendante sur toute l’année. C’est une tendance forte, inquiétante dans une région comme Lille où c’est relativement nouveau, mais important.

C’est dû au différentiel de prix conséquent, au réseau d’approvisionnement quasi illimité avec des usines en Belgique. La criminalité organisée gère la production et la distribution.

•• Comment fait-on pour combattre la prolifération de la contrefaçon de cigarettes ?

C’est le rôle de la Gendarmerie, comme pour l’affaire de Valenciennes, de la Police et de la Douane. Il y a aussi le support d’Europol, car ce sont des trafics internationaux avec, notamment, des mafias d’Europe de l’Est. L’objectif de Philip Morris, c’est de protéger les consommateurs des contrefaçons qui sont dangereuses pour eux. Certes, la cigarette en général est dangereuse pour la santé mais les produits contrefaits sont clairement sous standard et de faible qualité.

Il y a également la problématique de la lutte contre le tabagisme. Les taxes et les prix de plus en plus élevés ont pour objectif de dissuader de fumer. Là, on a des offres peu chères qui confortent les fumeurs dans la consommation de cigarettes, qui l’empêchent d’aller vers des alternatives à la cigarette comme le tabac à chauffer ou la cigarette électronique, pour faire sortir le fumeur de la cigarette.