
Alors qu’une étude établit un lien entre la disparition des bars-tabacs et la progression du RN (voir les 2 et 8 février), le journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely (voir le 2 mars 2025 et 12 janvier 2026) analyse ce que ces fermetures disent de la transformation du lien social.
Ceci à l’occasion d’une interview pour Le Point, de Julie Malo, que nous reprenons.
L’étude fait grand bruit.
Dans une enquête intitulée « Quand les bars-tabacs ferment. L’érosion du lien social local et la progression du vote d’extrême droite en France », parue fin janvier sur le site du Centre pour la recherche économique et ses applications, un constat est dressé. Avec 18 000 fermetures de bars-tabacs entre 2002 et 2022, la France a connu une baisse drastique d’un lieu considéré comme emblématique par nombre d’entre nous (voir les 2 et 8 février 2026).
Or, le chercheur en science politique à l’université de Zurich, Hugo Subtil, à l’origine de l’enquête, le souligne : « Quand le bar-tabac ferme, il est souvent le dernier lieu de sociabilité à disparaître. » Ce qui fait de sa cessation d’activité un pan majeur de l’« effritement des conditions matérielles de la délibération » : « En modifiant concrètement les conditions de la vie collective, ces fermetures affectent la manière dont les citoyens se perçoivent, interagissent et se rapportent aux institutions » et marquent « la recomposition silencieuse de l’infrastructure sociale des territoires et l’érosion d’un mode de vie populaire tout entier ».
Autre conséquence, moins attendue : « En réduisant l’exposition à des points de vue diversifiés, (ces fermetures) renforcent les attitudes préexistantes et peuvent favoriser le vote d’extrême droite », et « alimentent » la progression du vote RN, « indépendamment du chômage et de l’immigration locale. »
Sans infrastructure sociale pour rendre la délibération possible, « la politique devient un face-à-face entre individus atomisés et récits médiatiques nationaux. Les discours offrant des réponses simples et une interprétation symbolique cohérente des transformations locales disposent alors d’un avantage structurel ».
Pour Le Point, le journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely, auteur de La France sous nos yeux (avec Jérôme Fourquet, Seuil, 2021), s’est penché sur la question.
Le Point : Longtemps difficilement pensés comme des lieux politiques ou sociologiques, les bars-tabacs sont aujourd’hui l’objet de nombreuses études. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Jean-Laurent Cassely : Je suis très enthousiaste de voir que le sujet des bars-tabacs et plus généralement des cafés fait réagir et qu’il bénéficie d’un tel capital sympathie.
L’écho de ma note « La France des bars-tabacs, réinventer le dernier commerce populaire » d’il y a un an est sans équivoque : elle a été téléchargée plusieurs milliers de fois, alors qu’il s’agit d’un document assez technique… Et pour celle dont nous parlons, une dizaine de personnes m’a déjà écrit sur le sujet. C’est fou : l’impact médiatique est très fort, et la tonalité extrêmement positive.
On en revient un peu à ce que j’écrivais dans l’introduction de « La France des bars-tabacs » : celui-ci est célébré et idéalisé pour son caractère mixte et authentique au moment même où, sur le terrain, il fait l’objet d’une certaine relégation en particulier dans les villes.
La mythologie du café et du bistrot à la française reste extrêmement puissante : ce sont des lieux auxquels nous associons l’idéal de mixité sociale, la notion de confrontation à l’autre, à des opinions différentes. L’unanimisme même autour de cet objet doudou pose question !
Pourquoi cette vision positive des bars-tabacs ?
Un sociologue américain, Ray Oldenburg, a publié à la fin des années 1980 un livre qui a eu beaucoup d’impact dans les milieux de l’urbanisme : The Great Good Place.
C’est de là que vient l’expression « tiers-lieu », que l’auteur définit comme un endroit qui n’est ni le domicile, ni le bureau, et dont l’Amérique d’après-guerre des lotissements pavillonnaires était dépourvue. Il avait en tête le pub anglais, mais aussi le café à la française, même si un bureau de poste ou une bibliothèque peuvent faire fonction de tiers-lieux. Il s’agit d’endroits de croisements et de discussions informelles, grâce auxquels la communauté se renforce.
On comprend que l’image rétinienne d’une sociabilité centrée autour de ces lieux de convivialité séduit énormément. Sauf que le décalage entre cette nostalgie et les attentes des gens en 2026 est parfois énorme.
Que pensez-vous des conclusions que tire cette étude ?
Je trouve cette étude très intéressante. Et oui, implanter plus de bars-tabacs sur le territoire dynamise le tissu local. Mais je doute que remettre 25 000 cafés en France cassera la dynamique du vote RN. D’abord parce que je pense que les deux phénomènes sont les conséquences d’un même recul de l’intérêt pour l’espace public et pour autrui.
En fait, même les gens qui vont au café le matin s’informent et se forgent principalement une opinion sur les réseaux sociaux (ou en regardant BFMTV qui passe en fond).
Pour la Fondation Jean Jaurès, j’ai eu l’occasion de coréaliser un reportage avec David Medioni dans le cadre du rapport « Vers des déserts médiatiques en France. La démocratie peut-elle survivre sans médias ? ».
On s’est rendu compte qu’énormément de citoyens s’informaient via des groupes Facebook amateurs sur des thématiques diverses au détriment de la presse traditionnelle. Au bar-tabac, ils se racontent ce qu’ils y ont lu… Le partage de l’information, et donc le vote, se forgent désormais en ligne, plus au comptoir. En fait, les réseaux sociaux ont remplacé à la fois les médias et les lieux de convivialité.
Et quand bien même des bars-tabacs seraient réimplantés, il n’est pas certain que les gens y retourneraient. On peut faire le lien avec les commerces de proximité par rapport aux grandes surfaces.
Quand on réimplante des petits commerces dans les villages, les gens n’y vont pas, ou seulement de temps en temps, pour des courses d’appoint : ils ont pris le pli d’aller dans des hypermarchés ou d’acheter en ligne. De même, la sociabilité a évolué et s’est dématérialisée en un demi-siècle et il n’est pas certain qu’on revienne en arrière.
C’est d’autant plus vrai maintenant qu’il existe désormais de nouveaux lieux de vie : les chaînes type McDonald’s et Starbucks, les cafés-boulangeries qui ouvrent en périphérie… Ce sont des commerces plus simples à implanter – la législation impose des règles plus strictes pour l’ouverture d’un bar-tabac. Et ils s’enracinent aisément à l’extérieur des centres anciens, contrairement aux bars-tabacs qui sont traditionnellement au cœur du village.
Comme la vie des gens s’est elle aussi déplacée en périphérie, il y a moins de demande. Bien sûr, on a vu rejaillir des formes de lien social physique depuis l’après-Covid – les concerts, le tourisme, les parcs de loisirs ou les clubs de sport se portent bien… Se crée, là aussi, un nouveau besoin : cette nouvelle sociabilité des lieux physiques est très communautaire, très centrée sur certaines activités.
Les besoins et demandes ont évolué. Il ne faut pas mettre toute la responsabilité du déclin de ces établissements sur la diminution de l’offre. La demande a aussi baissé. Outre les réseaux sociaux, il faut aussi prendre en compte le fait qu’avant, en sortant du travail, les gens allaient boire un coup tous les soirs, et ils ne pratiquaient pas le dry january : le quotidien a bien changé.
Qui plus est, toute l’étude porte sur le Rassemblement national (RN), parce qu’on a longtemps observé que le RN n’a pas ou très peu de relais à l’échelle locale – d’ailleurs, le vote RN a probablement prospéré sur l’absence de démocratie locale. À l’heure de la polarisation, je ne suis pas certain que leurs électeurs aient tant envie de (re)fréquenter ces lieux, ou de confronter leurs opinions. Pas plus d’ailleurs que les électeurs de droite ou de gauche !
Par quoi sont remplacés ces bars-tabacs qui disparaissent ?
Tout ce temps passé au bar, au café s’est en partie à la fois relocalisé (au domicile devenu cocon protecteur et refuge) et dématérialisé : on le passe sur WhatsApp, sur Facebook, sur Leboncoin ou sur Netflix. Et je pense que l’on n’a pas encore fait le deuil de ce mode relationnel en physique, IRL, in real life comme disent les Anglo-Saxons (comprendre, dans la « vraie » vie), qui est en partie mis à mal par la dématérialisation.
Notre vision du bar-tabac relève donc d’un récit fantasmé. Le RN capte assez bien ce type de nostalgie autour du déclin territorial et du déclin de la France d’avant. Pourquoi ?
La nostalgie est vendeuse.
C’est vrai pour le RN, avec un accent mis sur le supposé « village français traditionnel », avec l’église, le café, le boulanger… Mais c’est également un argument pour d’autres partis.
À l’approche des élections municipales, on voit bien que de nombreuses équipes font de l’ouverture d’un tiers-lieu un projet de leur programme, notamment dans les petites communes rurales. Encore une fois, c’est quelque chose d’hyper positif sur le plan relationnel et des symboles. Je ne pense pas en revanche que l’on y reconstituera un lien social qui s’est considérablement transformé entre-temps.




