Hervé Pierre est diplômé de l’Ecole nationale supérieure de Police, de l’Institut national des hautes Etudes de la Sécurité et de la Justice (INHESJ) et de l’académie du FBI. Ancien Commissaire Divisionnaire, il a participé à la mise en place nationale et à l’évaluation de la police de proximité en 1999. C’est dans ce cadre qu’il a approché de très près le phénomène de ce qu’il appelle « l’économie criminelle », sur laquelle il tient un blog. Le 31 mai, à l’occasion de la « Journée mondiale sans tabac », il a publié sur Le Huffington Post un billet d’analyse.
« Que l’OMS tire la sonnette d’alarme sur un phénomène dont on ne sait presque rien est remarquable. Mais allons plus loin, il est temps que d’autres autorités s’en emparent : douanes, ministère de l’Intérieur, Justice … L’ampleur et l’urgence du phénomène sont méconnues. Il n’existe pas de chiffres officiels.
••• « Pour se rendre compte que le trafic de cigarettes est bien une réalité, il suffit de se rendre dans n’importe quel centre-ville de France. J’ai visité quelques capitales régionales ces derniers temps et j’ai été effaré de voir dans quelle impunité se déroulent ces trafics, en plein jour, au vu et au su de tout le monde, et surtout des autorités! Le plus inquiétant étant que des réseaux organisés sont derrière ces trafics et bénéficient d’une absence totale de surveillance. Police déconsidérée, manque d’effectifs, justice qui ne s’intéresse qu’aux cas spectaculaires : tout joue pour laisser l’économie criminelle prospérer.
« J’appelle économie criminelle l’ensemble des trafics concernant des produits à forte demande, mais qui sont interdits, ou, s’ils sont licites,sont excessivement chers, souvent à cause des taxes. Pour satisfaire la demande, toute une société parallèle est en train de se mettre en place. Les petits et gros trafics prolifèrent: tabac, mais aussi médicaments, vêtements, etc. … le choix s’élargit de plus en plus. L’économie criminelle, que je chiffre à environ vingt milliards d’euros pour la France, a été favorisée par l’abandon de territoires d’où l’État est parti en y laissant seule la police.
••• « Pauvre police à laquelle on fait jouer le rôle d’armée d’occupation de territoires étrangers et qui prend tous les coups! Les habitants de ces quartiers sont livrés à la loi des trafiquants – chefs des réseaux, rabatteurs, vendeurs, guetteurs, etc. -, à leurs propres règles et leur propre économie. On laisse la rue à la réalité des trafics. Les peines encourues sont très faibles et les rares sanctions prononcées (amendes, prisons avec sursis) sont très légères alors que les conséquences sociales sont désastreuses. On ferme les yeux en croyant acheter la paix sociale. Alors même que du fait de l’apathie de l’État, la France se « marseillise ».
« Plus grave, ces réseaux criminels sont un moyen pour les terroristes de se financer très facilement. On l’a vu récemment avec les frères Kouachi et Amedy Coulabily qui vendaient des cigarettes de contrebande, et qui ont pu trouver les fonds pour leur opération sanglante en revendant des vêtements de marque contrefaits. Laisser ces trafics proliférer en toute impunité, c’est laisser s’instiller le poison mortel de la République.
••• « Alors quelles solutions ? On nous parle de police de proximité. Mais, la police même proche, ne peut rien seule. À la police de proximité, il faudrait préférer la justice de proximité, les services fiscaux de proximité, la préfecture de proximité, bref la République de proximité! La réponse doit être concertée, tout le monde doit s’unir et se mobiliser pour lutter contre ce phénomène : le commerçant pour identifier le trafic, le policier pour enquêter, le juge pour sanctionner … Si un maillon est défectueux, c’est toute la chaîne qui est fragilisée. Mais ce qu’il faut surtout, c’est prendre conscience du phénomène et organiser la lutte par le bas, par une reconquête lente et déterminée du terrain ! La République a ce défi devant elle. Ne pas le relever est suicidaire pour l’avenir du tissu social ».





