L’article (23) créant (notamment) une taxe sur les produits de vapotage a été retiré in extremis du budget 2026 sur le point d’être adopté (voir 21 janvier 2026).
Le projet ne peut que resurgir ces prochains mois, notamment sous la pression de l’Union européenne.
C’est ainsi que débute un article de Denis Cosnard, dans Le Monde (du 31 décembre) que nous reprenons.
Le bruit ne trompe pas.
Le cliquetis sec des machines, les flacons de verre qui s’entrechoquent, la respiration des presseurs pneumatiques utilisés pour coller les étiquettes : schlik, ouhhh, schlik, ouhhh… Une petite usine est bien nichée là, au deuxième étage d’un vaste immeuble, dans le 19e arrondissement de Paris.
« Chaque machine a son rythme, donc dès qu’il y a un problème les opérateurs et opératrices le repèrent rien qu’à l’oreille », explique Jean Moiroud, le patron de Fuu, un fabricant de liquide pour le vapotage, en traversant le plateau, sourire aux lèvres.
C’est qu’un problème, il vient d’en éviter un, et un gros. À la mi-octobre 2025, le projet de Budget pour 2026 préparé par le premier ministre, Sébastien Lecornu, a mis en émoi les professionnels des cigarettes électroniques et du cannabidiol (CBD), un dérivé du chanvre présent dans certains liquides de vapotage.
L’article 23 du projet prévoyait de créer une taxe sur les produits de vapotage, d’interdire leur vente en ligne et d’obliger tous les magasins spécialisés à obtenir un agrément administratif, sur le modèle des bureaux de tabac (voir 16 octobre 2025).
En séance, certains députés avaient même proposé d’accorder aux buralistes un monopole sur ces produits.
Une triple peine à laquelle la filière a échappé in extremis.
Dans les ultimes arbitrages, le Gouvernement a retiré l’article en cause du texte qui devrait être définitivement adopté lundi 2 février.
« Il y a eu un “deal” politique », glisse-t-on à Bercy. La suppression de l’article a permis de satisfaire les élus de droite opposés à toute hausse d’impôts et de taxes.
Quitte, pour y parvenir, à retenir un amendement déposé par La France insoumise – « c’était le seul disponible », confie un des négociateurs.
« Une vraie victoire ! », se réjouit Jean Moiroud, qui préside aussi la Fédération interprofessionnelle de la Vape (FIVAPE) et s’alarmait d’un impact très violent sur tout le secteur.
Il prédisait la disparition soudaine de 4 000 emplois.
Manifestations, conférences de presse, pétition, affiches, rendez-vous avec les parlementaires : sa fédération avait monté une lourde campagne pour bloquer le projet. Les professionnels du chanvre s’étaient aussi mobilisés. Au bout du compte, les machines peuvent continuer à ronronner, les boutiques à écouler leurs fioles arôme menthe ou tarte au citron, et les consommateurs – plus de 3 millions de Français – à inhaler leur vapeur non surtaxée. Mais pour combien de temps ?
Le débat est voué à resurgir.
« Légiférer sur le vapotage reste inéluctable », estime le sénateur socialiste de la Manche Sébastien Fagnen, pourtant l’un des élus qui ont milité pour la suppression de l’article 23. « Le sujet reviendra certainement dans le budget 2027 », anticipe aussi le député (Les Républicains, LR ; Allier) Nicolas Ray. Au moins trois raisons à cela.
La plus évidente : en perpétuelle recherche d’argent pour remplir les caisses publiques, le ministère de l’économie ne peut que repartir à la charge.
Dans sa version initiale, le texte devait faire gagner 120 millions d’euros par an à l’Etat. Mais certains élus, comme le centriste Charles de Courson (Marne) ou le macroniste Ludovic Mendes (Moselle), avaient proposé de relever la taxe, de manière à récupérer jusqu’à 1,6 milliard d’euros en 2030. Alléchant, vu de Bercy.
Ensuite, la « victoire » revendiquée par les entreprises indépendantes de l’industrie du tabac réunies dans la Fivape a laissé un goût amer à d’autres acteurs de ce combat entre lobbys.
La Confédération des buralistes juge ainsi « incompréhensible » l’abandon du projet.
Les buralistes, qui disposent d’un monopole sur le tabac, voyaient dans l’article 23 l’occasion d’encadrer enfin la distribution du CBD et des liquides de vapotage, des produits en forte croissance pour lesquels ils se retrouvent en concurrence avec d’autres réseaux, moins contrôlés. Ils entendent bien remonter au créneau.
« Mais attention, si les fumeurs qui veulent décrocher doivent demain retourner dans les bureaux de tabac pour s’approvisionner en liquide de vapotage, c’est problématique », met en garde la députée socialiste de la Manche Anna Pic.
Enfin et surtout, le mouvement de taxation et de réglementation du vapotage ne cesse de monter en Europe. Plus d’une vingtaine de pays comme l’Allemagne, l’Italie ou la Belgique ont déjà instauré des taxes.
À son tour, la Commission européenne a adopté, en juillet 2025, deux directives.
Elles vont obliger tous les États membres à imposer les produits du vapotage à compter du 1er janvier 2028 – et avec une taxation minimale comprise entre 20 % et 40 % du prix de détail, bien supérieure à celle qui était prévue dans l’article 23 du budget.
« L’Europe avance sur la voie d’une assimilation de la vape au tabac », déplore France Vapotage, une fédération de fabricants concurrente de la FIVAPE.
« Si la filière ne contribue pas à l’élaboration d’un cadre responsable et cohérent, d’autres le feront pour elle, et de manière hostile. Le statu quo n’est pas tenable. »
Les professionnels se préparent donc à une nouvelle bataille, où se heurteront à nouveau les arguments en faveur de l’emploi, de l’industrie, du budget et, avant tout, de la santé.
Le cœur du dossier. Le vapotage est-il bon ou mauvais pour la santé publique ? Doit-il être favorisé ou bien combattu, comme le tabac ?
Pour les défenseurs du vapotage, la réponse est évidente. « La vape est le premier moyen utilisé par les Français pour cesser de fumer, et le plus efficace », assure le patron de la FIVAPE, Jean Moiroud, qui a lui-même fumé, puis vapoté, avant de tout arrêter.
Selon les avocats du vapotage, l’essor de cette pratique explique d’ailleurs en partie le recul récent du tabagisme, très marqué chez les jeunes : il n’y a plus que 3 % de fumeurs quotidiens parmi les 15-16 ans, contre 16 % en 2015, selon Santé publique France.
« C’est un moyen de sortir du tabac, ce serait dommage d’en entraver le développement », appuie Philippe Juvin, député LR des Hauts-de-Seine, rapporteur général du budget, mais aussi médecin.
D’autres se montrent plus dubitatifs. Vapoter n’est pas inoffensif, même si le risque paraît moindre qu’avec le tabac, rappellent-ils.
Bien des liquides contiennent de la nicotine. Pourquoi seraient-ils exonérés des taxes qui pèsent sur les cigarettes ?
Le vapotage est aussi accusé de constituer pour les jeunes une première addiction, un possible point de départ vers le tabac. Au départ, l’article 23 avait d’ailleurs une grande justification officielle : « dissuader la jeunesse de fumer ».
« Cet effet passerelle est une invention, qui fausse le débat, réplique la FIVAPE. Entre le recul du tabac et l’essor du vapotage, la consommation nette de nicotine chez les ados a été divisée par deux. »
Après des mois de travail, l’Agence nationale de sécurité sanitaire doit présenter, ce 4 février, une analyse. Elle permettra peut-être de trancher l’affaire.




