
En ce début d’année 2026, la loi Évin fête ses trente-cinq ans (voir 8 janvier 2016 et 11 janvier 2021).
L’année marquera aussi une décennie d’existence du paquet neutre. (voir 2 janvier 2017 et 3 janvier 2017)
Ces anniversaires invitent à une question centrale : avons-nous réellement gagné le combat contre l’industrie du tabac ?
C’est ainsi que démarre une récente contribution de Nicolas Thierry (le député écologiste demandant un « generational ban » du tabac à la française) au Club de Mediapart. Nous la reprenons dans son intégralité.
« Les chiffres imposent une réponse lucide.
En France, le tabac demeure la première cause de mortalité évitable, avec 75 000 décès chaque année. Ce bilan ne relève pas d’une fatalité. Il est le produit d’une industrie dont le modèle économique repose sur l’addiction, la dépendance et, in fine, la mort prématurée de ses consommateurs.
« Si la loi Évin et le paquet neutre ont profondément affaibli la visibilité sociale du tabac, l’industrie qui le produit n’a, elle, jamais été neutralisée.
Elle s’est réorganisée et a déplacé ses stratégies.
Ces dernières années, ce mouvement a pris un visage familier : celui de la cigarette électronique, du tabac chauffé et des nouveaux dispositifs de diffusion de nicotine. Or une réalité demeure trop souvent occultée : une part majeure du marché de la vape est aujourd’hui contrôlée par les mêmes multinationales du tabac qui furent, il y a quelques années encore, au cœur des plus grands procès sanitaires de l’histoire.
Dans le même temps, les pouvoirs publics ont progressivement relâché la pression. Le tabac a quitté le cœur de l’agenda politique, comme s’il appartenait désormais au passé. Ce retrait n’a pas été sans conséquence. Il a laissé le champ libre à une industrie qui a toujours su exploiter les moments de relâchement pour avancer masquée.
« La vape constitue aujourd’hui l’un des piliers de cette stratégie.
Non pas en tant qu’outil de réduction des risques pour des fumeurs adultes cherchant à se sevrer, usage qui existe et ne peut être nié, mais par la manière dont ces produits sont conçus, promus et diffusés à grande échelle.
Arômes sucrés ou fruités, objets colorés, codes empruntés à la culture adolescente : rien de cela n’est neutre. Tout concourt à banaliser l’usage, à le rendre désirable, et surtout à élargir le public des consommateurs de nicotine, bien au-delà des seuls fumeurs adultes.
« Ce redéploiement s’accompagne d’un glissement sémantique soigneusement construit.
Là où l’industrie du tabac était hier tenue à distance au nom de la santé publique, elle investit aujourd’hui le vocabulaire de la prévention, de la réduction des risques et du « monde sans fumée ». Ce déplacement du langage n’est pas anodin : il vise à brouiller les responsabilités et à redéfinir le cadre du débat.
En se présentant comme partie prenante de la solution, l’industrie cherche à faire oublier qu’elle demeure le principal vecteur de diffusion de la nicotine, et que son intérêt économique repose toujours sur la pérennisation des usages. Cette rhétorique de la réduction des risques sert surtout à justifier l’expansion de nouveaux produits et de nouveaux marchés, sans remettre en cause la dépendance à la nicotine ni organiser une réelle sortie des consommations.
L’année 2026 ne peut se contenter d’un regard rétrospectif.
Trente-cinq ans après la loi Évin et dix ans après le paquet neutre, elle doit marquer un réengagement politique clair. Le tabac continue de tuer massivement, et l’industrie qui en tire profit a déjà trouvé de nouvelles voies pour prolonger la dépendance. Reprendre le combat suppose de combattre sans concession la cigarette, mais aussi de rompre avec toute naïveté face aux nouveaux produits nicotiniques. L’histoire l’a montré : chaque relâchement de la puissance publique profite à l’industrie du tabac. L’oublier serait une faute.




