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7 Mar 2025 | Profession
 

À quoi ressemble la France des PMU ? Cest la question à laquelle ont cherché à répondre la Fondation Jean-Jaurès et lIfop. Leur étude « Micro-comptoirs » dépeint tout un pan de la société française bien au-delà des seuls paris hippiques.

Entretien croisé dans le JDD.fr dEmmanuelle Malecaze-Doublet (directrice générale du PMU) et de Jérôme Fourquet (directeur Opinion et Stratégie d’Entreprises de l’IFOP). (Voir aussi 25, 15 et 9 février).

Le JDDPourquoi avoir réalisé cette étude ?

• Emmanuelle Malecaze-Doublet Tout le monde connaît les PMU, mais personne ne s’était réellement intéressé à leur dimension sociologique et symbolique. Cest pourquoi nous voulions pousser la porte de ces établissements et mettre en lumière leur rôle essentiel. 

• Jérôme Fourquet : Comme le dit Emmanuelle on sest demandé : qui sont les gens qui fréquentent ces lieux ? Quest-ce quils se disent ? Comment ils interagissent ? Dans une logique dexploration de la société française contemporaine, passer par la case PMU était une évidence. 

Le JDD : Vous révélez qu’il y a plus de Français qui passent par un PMU que par un McDonald’s…

• Jérôme FourquetOui, même si on ny fait pas la même chose ! Le PMU voit effectivement passer énormément de monde [11 % des Français, ndlr] alors même quil est souvent sous les écrans radars du discours public. Cest un lieu qui sert daccueil pour une population relativement modeste, qui sont un peu « les invisibles », et donc cest une espèce dangle mort. 

• Emmanuelle Malecaze-Doublet : Ce sont 6 millions de Français qui viennent au moins une fois par semaine dans lun de nos PMU partout en France. PMU est un lieu emblématique du quotidien des Français. 

Le JDDL’étude souligne « la puissance de la marque dans l’imaginaire collectif », c’est-à-dire ?

• Jérome Fourquet : Ça se voit dans le langage courant : on va « au PMU », « au bar PMU ». Si on demande ce que veut dire PMU, je ne suis pas sûr quon aurait les bonnes réponses, mais les trois lettres et la couleur verte sont fortement ancrées dans limaginaire des Français. 

• Emmanuelle Malecaze-Doublet : Les codes PMU ont un côté rassurant. Ce sont de véritables repères, où règnent la convivialité et la simplicité. Un client dans le Calvados dit par exemple que dans un PMU, on na pas à attendre quon nous dise où on peut sasseoir. 

Le JDDCe qui vous a frappé, Jérôme, c’est à quel point les 14 000 PMU recouvrent le territoire ? 

• Jérome Fourquet : On avait les chiffres grâce aux équipes dEmmanuelle mais, par déformation professionnelle, on trépignait pour avoir la carte. Ce qui nous a impressionnés, cest la régularité du maillage, quon a comparé avec les 7 000 bureaux de poste et les 5 900 agences Crédit agricole. Quelle marque autre que PMU maille aussi bien le territoire ? 

Le JDDIl y a une figure essentielle, c’est le patron du PMU, « le taulier » ?

• Emmanuelle Malecaze-Doublet : Oui, le taulier est à la fois un psy, quelquun qui donne son pronostic, qui apporte le café et qui régule son point de vente … Ce sont les garants de l’âme PMU. 

• Jérome Fourquet : Quand il y a un peu moins de monde, le taulier devient un confident. Les clients vont s’épancher sur leur vie. Lui ne racontera rien car son professionnalisme le lui interdit, mais ça fait partie de son rôle de recueillir les souffrances et les peines. 

Le JDDLes souffrances et les peines d’une clientèle essentiellement masculine. C’est un enjeu ?

• Emmanuelle Malecaze-Doublet : Nous sommes fiers de notre clientèle. Elle évolue comme la société. Comme toute entreprise, nous voulons augmenter notre nombre de clients. Depuis deux ans, nous gagnons environ 200 000 clients chaque année. Aujourdhui, ils sont à 70 % des hommes, mais les lignes sont en train de bouger. Un tiers des patrons de PMU sont des patronnes ce qui attire une clientèle de plus en plus féminine ! 

Le JDDD’après votre étude, la France des PMU, c’est tout simplement la France des gens qui se disent « bonjour » ?

• Jérôme Fourquet : Oui, les clients apprécient la permanence dune forme de civilité élémentaire que manifestement ils ne retrouvent plus forcément ailleurs. Et puis, même sil y a une diversité de populations, ce sont plutôt des gens de milieux modestes qui trouvent dans ces lieux une forme de reconnaissance et de respect quils nont pas ailleurs. Il y a un témoignage qui nous a marqués. Une taulière qui avait croisé un de ses clients dans sa petite ville et lavait salué par son prénom. Le client avait été très touché. Elle, elle avait gagné un client à vie ! 

Le JDDLa convivialité est illustrée par le nom que se donnent les habitués, des « camarades » ?

• Jérome Fourquet : Cest intéressant parce quil nest pas question de collègues comme dans le Sud ou damis. Le PMU est un tiers-lieu, un peu comme les clubs pour la bourgeoisie ou laristocratie britannique. Les relations sont liées à ce lieu où on se console, on se charrie, on raconte la dernière histoire et on joue. Lidée de plaisir est omniprésente. 

• Emmanuelle Malecaze-Doublet : Et dailleurs, nos clients parlent souvent de sas de décompression. On laisse les tracas du quotidien dehors. On garde une forme danonymat qui permet de préserver la légèreté de cette relation. Cest une relation à part, un lien libérateur qui nexiste que dans ce lieu. 

Le JDDIls sont « camarades », pas amis, mais ça n’empêche pas l’entraide, au contraire !

• Emmanuelle Malecaze-Doublet : Cest le réseau social de la vraie vie. Cest un mélange du Bon coin, de Facebook et de LinkedIn. Il y en a qui trouvent des jobs, dautres un coup de main pour déménager, un plan pour une voiture doccasion ou une baby-sitter… Les PMU sont des lieux-ressources indispensables. Cest ce que tu appelles « la solidarité de comptoir », Jérôme. 

• Jérôme Fourquet : Oui, cest assez logique vu le profil des gens qui fréquentent les lieux. Les artisans, par exemple. Dans la région normande, il y a aussi des bons plans pour acheter des huîtres ou des coquilles Saint-Jacques. Dans dautres régions, au moment de la chasse, ça doit bien marcher également … 

Le JDDDe quoi parle-t-on au PMU ?

• Emmanuelle Malecaze-Doublet : Il y a évidemment le « Tas joué quoi ? » ! Les gens se rassemblent autour des courses qui sont une façon de lancer la discussion. 

Jérome Fourquet : Pour le reste, la règle, cest daborder des sujets consensuels comme la météo ou les sujets dactualité car les journaux de presse locale passent de main en main. 

Le JDDEn revanche, pas de politique ?

• Jérome Fourquet : Oui, dabord, parce quon ne veut pas casser lambiance. Et puis, comme on est dans des relations qui demeurent plutôt superficielles, vous ne voulez pas vous exposer parce que vous ne savez pas ce que vote la personne en face. Même si parfois, on peut deviner. 

Le JDD : Finalement, la France des PMU n’est-elle pas le remède contre l’individualisme ?

• Emmanuel Malecaze-Doublet : Un remède contre lindividualisme et lisolement, mais aussi contre lentre-soi ! Nous sommes des lieux dintégration absolument essentiels. 

• Jérome Fourquet : Au PMU, tout le monde se respecte, tout le monde a sa chance. Ça me fait penser à la devise du FC Barcelone « Mes que un club », plus quun club. On peut dire ça aussi du PMU. Cest le pari hippique certes, mais cest aussi bien plus que cela.