À quoi ressemble la France des PMU ? C’est la question à laquelle ont cherché à répondre la Fondation Jean-Jaurès et l’Ifop. Leur étude « Micro-comptoirs » dépeint tout un pan de la société française bien au-delà des seuls paris hippiques.
Entretien croisé dans le JDD.fr d’Emmanuelle Malecaze-Doublet (directrice générale du PMU) et de Jérôme Fourquet (directeur Opinion et Stratégie d’Entreprises de l’IFOP). (Voir aussi 25, 15 et 9 février).
Le JDD : Pourquoi avoir réalisé cette étude ?
• Emmanuelle Malecaze-Doublet : Tout le monde connaît les PMU, mais personne ne s’était réellement intéressé à leur dimension sociologique et symbolique. C’est pourquoi nous voulions pousser la porte de ces établissements et mettre en lumière leur rôle essentiel.
• Jérôme Fourquet : Comme le dit Emmanuelle on s’est demandé : qui sont les gens qui fréquentent ces lieux ? Qu’est-ce qu’ils se disent ? Comment ils interagissent ? Dans une logique d’exploration de la société française contemporaine, passer par la case PMU était une évidence.
Le JDD : Vous révélez qu’il y a plus de Français qui passent par un PMU que par un McDonald’s…
• Jérôme Fourquet : Oui, même si on n’y fait pas la même chose ! Le PMU voit effectivement passer énormément de monde [11 % des Français, ndlr] alors même qu’il est souvent sous les écrans radars du discours public. C’est un lieu qui sert d’accueil pour une population relativement modeste, qui sont un peu « les invisibles », et donc c’est une espèce d’angle mort.
• Emmanuelle Malecaze-Doublet : Ce sont 6 millions de Français qui viennent au moins une fois par semaine dans l’un de nos PMU partout en France. PMU est un lieu emblématique du quotidien des Français.
Le JDD : L’étude souligne « la puissance de la marque dans l’imaginaire collectif », c’est-à-dire ?
• Jérome Fourquet : Ça se voit dans le langage courant : on va « au PMU », « au bar PMU ». Si on demande ce que veut dire PMU, je ne suis pas sûr qu’on aurait les bonnes réponses, mais les trois lettres et la couleur verte sont fortement ancrées dans l’imaginaire des Français.
• Emmanuelle Malecaze-Doublet : Les codes PMU ont un côté rassurant. Ce sont de véritables repères, où règnent la convivialité et la simplicité. Un client dans le Calvados dit par exemple que dans un PMU, on n’a pas à attendre qu’on nous dise où on peut s’asseoir.
Le JDD : Ce qui vous a frappé, Jérôme, c’est à quel point les 14 000 PMU recouvrent le territoire ?
• Jérome Fourquet : On avait les chiffres grâce aux équipes d’Emmanuelle mais, par déformation professionnelle, on trépignait pour avoir la carte. Ce qui nous a impressionnés, c’est la régularité du maillage, qu’on a comparé avec les 7 000 bureaux de poste et les 5 900 agences Crédit agricole. Quelle marque autre que PMU maille aussi bien le territoire ?
Le JDD : Il y a une figure essentielle, c’est le patron du PMU, « le taulier » ?
• Emmanuelle Malecaze-Doublet : Oui, le taulier est à la fois un psy, quelqu’un qui donne son pronostic, qui apporte le café et qui régule son point de vente … Ce sont les garants de l’âme PMU.
• Jérome Fourquet : Quand il y a un peu moins de monde, le taulier devient un confident. Les clients vont s’épancher sur leur vie. Lui ne racontera rien car son professionnalisme le lui interdit, mais ça fait partie de son rôle de recueillir les souffrances et les peines.
Le JDD : Les souffrances et les peines d’une clientèle essentiellement masculine. C’est un enjeu ?
• Emmanuelle Malecaze-Doublet : Nous sommes fiers de notre clientèle. Elle évolue comme la société. Comme toute entreprise, nous voulons augmenter notre nombre de clients. Depuis deux ans, nous gagnons environ 200 000 clients chaque année. Aujourd’hui, ils sont à 70 % des hommes, mais les lignes sont en train de bouger. Un tiers des patrons de PMU sont des patronnes ce qui attire une clientèle de plus en plus féminine !
Le JDD : D’après votre étude, la France des PMU, c’est tout simplement la France des gens qui se disent « bonjour » ?
• Jérôme Fourquet : Oui, les clients apprécient la permanence d’une forme de civilité élémentaire que manifestement ils ne retrouvent plus forcément ailleurs. Et puis, même s’il y a une diversité de populations, ce sont plutôt des gens de milieux modestes qui trouvent dans ces lieux une forme de reconnaissance et de respect qu’ils n’ont pas ailleurs. Il y a un témoignage qui nous a marqués. Une taulière qui avait croisé un de ses clients dans sa petite ville et l’avait salué par son prénom. Le client avait été très touché. Elle, elle avait gagné un client à vie !
Le JDD : La convivialité est illustrée par le nom que se donnent les habitués, des « camarades » ?
• Jérome Fourquet : C’est intéressant parce qu’il n’est pas question de collègues comme dans le Sud ou d’amis. Le PMU est un tiers-lieu, un peu comme les clubs pour la bourgeoisie ou l’aristocratie britannique. Les relations sont liées à ce lieu où on se console, on se charrie, on raconte la dernière histoire et on joue. L’idée de plaisir est omniprésente.
• Emmanuelle Malecaze-Doublet : Et d’ailleurs, nos clients parlent souvent de sas de décompression. On laisse les tracas du quotidien dehors. On garde une forme d’anonymat qui permet de préserver la légèreté de cette relation. C’est une relation à part, un lien libérateur qui n’existe que dans ce lieu.
Le JDD : Ils sont « camarades », pas amis, mais ça n’empêche pas l’entraide, au contraire !
• Emmanuelle Malecaze-Doublet : C’est le réseau social de la vraie vie. C’est un mélange du Bon coin, de Facebook et de LinkedIn. Il y en a qui trouvent des jobs, d’autres un coup de main pour déménager, un plan pour une voiture d’occasion ou une baby-sitter… Les PMU sont des lieux-ressources indispensables. C’est ce que tu appelles « la solidarité de comptoir », Jérôme.
• Jérôme Fourquet : Oui, c’est assez logique vu le profil des gens qui fréquentent les lieux. Les artisans, par exemple. Dans la région normande, il y a aussi des bons plans pour acheter des huîtres ou des coquilles Saint-Jacques. Dans d’autres régions, au moment de la chasse, ça doit bien marcher également …
Le JDD : De quoi parle-t-on au PMU ?
• Emmanuelle Malecaze-Doublet : Il y a évidemment le « T’as joué quoi ? » ! Les gens se rassemblent autour des courses qui sont une façon de lancer la discussion.
• Jérome Fourquet : Pour le reste, la règle, c’est d’aborder des sujets consensuels comme la météo ou les sujets d’actualité car les journaux de presse locale passent de main en main.
Le JDD : En revanche, pas de politique ?
• Jérome Fourquet : Oui, d’abord, parce qu’on ne veut pas casser l’ambiance. Et puis, comme on est dans des relations qui demeurent plutôt superficielles, vous ne voulez pas vous exposer parce que vous ne savez pas ce que vote la personne en face. Même si parfois, on peut deviner.
Le JDD : Finalement, la France des PMU n’est-elle pas le remède contre l’individualisme ?
• Emmanuel Malecaze-Doublet : Un remède contre l’individualisme et l’isolement, mais aussi contre l’entre-soi ! Nous sommes des lieux d’intégration absolument essentiels.
• Jérome Fourquet : Au PMU, tout le monde se respecte, tout le monde a sa chance. Ça me fait penser à la devise du FC Barcelone « Mes que un club », plus qu’un club. On peut dire ça aussi du PMU. C’est le pari hippique certes, mais c’est aussi bien plus que cela.




