Comment les jeunes branchés ont réinvesti les PMU … Second volet sur la mue du PMU avec une enquête du Monde (édition 26/27 janvier). Les bars PMU charrient avec eux toute une esthétique désuète et populaire … qui attire désormais un public plus jeune, en quête de lieux authentiques et « à la bonne franquette » (voir 31 janvier). Extraits.
•• À 19 heures, le coin PMU du bar « L’Imprévu » du quartier de la porte de Clichy à Paris, est encore bondé d’habitués, attroupés devant les bornes de jeu ou assis sur les banquettes en Skaï couleur caramel, les yeux rivés sur les courses diffusées sur grand écran. Mais, ce soir, leurs habitudes vont être un peu chamboulées.
Le collectif Bouledogue, spécialisé dans la création d’« événements insolites », pose ses valises le temps d’une « teuf PMU », ces soirées organisées chaque mois dans différents lieux à Paris ou à Lille.
« Dans les PMU, il y a ce côté fédérateur, un peu brut. Je me suis dit qu’il y avait un truc à faire, en essayant de garder l’âme des lieux tout en les rendant plus sexy. Les gens en ont ras le bol de payer 20 balles pour entrer dans un club, ils ont besoin de renouveau, d’un lieu hétéroclite », analyse Valentin Malguy, créateur du collectif Bouledogue. Le succès est au rendez-vous : pour cette édition, 600 personnes ont réservé leur place gratuitement (…)
•• Mais depuis quand les bars PMU sont-ils devenus des éléments du patrimoine français, un objet de curiosité pour les non-adeptes de jeux d’argent ? Et quel imaginaire ces espaces bien réels (on compte 14 200 points de vente PMU en France) viennent-ils convoquer ?
Emmanuelle Malecaze-Doublet, PDG de la société du Paris mutuel urbain, est aux premières loges de cet engouement nouveau : « On l’observe depuis deux ans, les codes esthétiques de bars PMU reviennent en force. Sur Leboncoin, les cendriers ou les pins affichant le logo se vendent comme des petits pains, et nous sommes souvent approchés par des jeunes qui veulent utiliser notre marque pour des concepts de soirées branchées. »
Le client moyen du PMU a toujours 50 ans, mais l’univers convoqué par le logo rouge et vert séduit les plus jeunes. « Quand on demande aux gens pourquoi ils aiment les PMU, ils nous disent que c’est une entreprise qui a 100 ans, un univers clair, de codes rassurants, ça a quelque chose de tranquillisant, et ça, ça correspond à ce dont on a besoin aujourd’hui », analyse Emmanuelle Malecaze-Doublet (voir 23 avril 2024).
•• Par métonymie, le PMU désigne désormais un bar resté dans son jus, sans efforts de décoration ni cocktails recherchés, où des habitués se croisent du matin au soir pour boire, manger et jouer. « Ce sont des lieux qui ne bougent pas, où il n’y a rien d’intimidant, où tout le monde est le bienvenu », résume Paul-Henry Bizon, rédacteur en chef de l’ouvrage PMU, les 100 bars qui font la France (Fooding, 2024), publié en collaboration avec la société de paris sportifs.
Pour l’auteur, l’attrait pour ces bistrots renvoie à « une forme d’exonostalgie, c’est-à-dire une nostalgie pour des choses qu’on n’a pas vraiment connues. Dans l’imaginaire, les PMU évoquent une époque un peu floue, dans les années 1970-1980, où on avait l’impression que tout allait beaucoup mieux, où l’on avait un rapport moins sophistiqué à la nourriture, où il n’y avait pas de dress code, pas de réservations ».
•• Jean-Laurent Cassely, essayiste spécialiste des modes de vie, observe de façon générale un attrait pour l’esthétique de « l’hyper-France », « un revival culturel pour tout ce qui touche aux années de l’après-guerre », avec des enseignes comme Le Slip français, les burgers franchouillards de Big Fernand et les restaurants type bouillon. Pour l’auteur de No Fake (Arkhê, 2019), « les poussées d’attrait pour une forme d’authenticité fantasmée sont fréquentes dans l’histoire française. Ces mouvements émergent dans des moments où la société change très rapidement, avec cette idée d’arrêter le temps pour redonner du sens. On a traversé tout ce mouvement de numérisation et de standardisation, la France est le deuxième marché mondial de McDonald’s… Il y a une réaction culturelle qui consiste à se rattacher à des doudous émotionnels », remarque l’auteur.
Si les bars de quartier fascinent, c’est peut-être justement parce qu’ils sont en voie de disparition. D’après les données de l’Insee, sur les 170 000 débits de boissons ouverts en France en 1958, il ne restait que 34 600 établissements en 2021 … Photos : Le Monde




