
Si les pouvoirs publics assument depuis des années une action contre la cigarette, avec des résultats effectifs, ils reculent encore lorsqu’il s’agit des boissons alcoolisées, malgré le consensus scientifique sur leur dangerosité.
C’est ainsi que débute une analyse parue dans Le Monde (édition du 2 juillet) signée Nathalie Brafman. Nous la reprenons.
Augmentations régulières du prix du paquet, lieux sans tabac, introduction du paquet neutre et avertissement de nocivité, interdiction des arômes et additifs, remboursement des substituts nicotiniques, mois sans tabac… les dispositions de lutte contre le tabagisme se sont succédé depuis l’entrée en vigueur de la loi Veil, en 1976, et, quinze ans plus tard, de la loi Evin (1991).
Le premier texte posait en principe l’autorisation de fumer dans les lieux publics, sauf là où cela est interdit.
Le second ne visait plus seulement à protéger les fumeurs d’eux-mêmes, mais aussi à préserver leur entourage : la règle est devenue l’interdiction de fumer dans les lieux à usage collectif.
Depuis ce dimanche 29 juin, un pas supplémentaire a été franchi (voir aussi 30 et 31 juin). Un décret publié la veille au Journal officiel interdit la cigarette sur les plages, dans les parcs et les jardins publics, les équipements sportifs, les abribus et aux abords des établissements scolaires, bibliothèques, piscines, stades et installations sportives. Ces types de lieux s’ajoutent aux 7 200 endroits déjà concernés par des interdictions de fumer.
« Là où il y a des enfants, le tabac doit disparaître », a déclaré Catherine Vautrin, la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles, dans le quotidien Ouest-France, jeudi 29 mai, en amont de la Journée mondiale sans tabac, plaidant que la liberté de fumer « s’arrête là où commence le droit des enfants à respirer un air pur ».
La mesure s’inscrit dans le Programme national de lutte contre le tabac 2023-2027 de son prédécesseur, Aurélien Rousseau, avec un objectif de taille : parvenir à une « génération sans tabac » d’ici à 2032.
Niveau historiquement bas
Aujourd’hui, c’est une certitude, appuyée par un discours clairement assumé depuis des années, aucun seuil de consommation de tabac n’est sans risque.
Le tabac tue chaque année 75 000 personnes en France, et son coût social est estimé à 156 milliards d’euros par an.
Au fil des années, les actions de lutte contre le tabagisme ont eu pour effet de le « dénormaliser », et de lui donner une image dévalorisante.
Selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), en 2023, moins d’un quart des adultes de 18 à 75 ans déclarent fumer quotidiennement – un niveau historiquement bas.
Chez les adolescents, le tabagisme continue de reculer, avec 16 % de fumeurs quotidiens à 17 ans en 2022 contre 25 % en 2017. Si cette tendance perdure, en 2032, ils pourraient n’être plus que 5 %. Pas loin de l’objectif d’une génération sans tabac. Autrement dit, la prévention et l’action publique peuvent payer.
Impossible de ne pas voir qu’à l’inverse, les politiques publiques en matière de consommation d’alcool sont, au minimum, bien moins ambitieuses, voire très limitées, aujourd’hui encore.
Rien ne peut, pourtant, justifier ce « deux poids deux mesures ».
Certes, la consommation des Français diminue depuis les années 1960, mais la France figure toujours parmi les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques où l’on boit le plus, avec 10,35 litres d’alcool pur par an et par habitant de plus de 15 ans, selon la dernière enquête de l’OFDT publiée en novembre 2024.
Pourtant, l’alcool est tout aussi dangereux pour les consommateurs.
Deuxième cause évitable de mortalité par cancer, il est responsable de 28 000 nouveaux cas de cette maladie selon l’Institut national du cancer et de 41 000 décès par an (dont 30 000 chez les hommes) selon Santé publique France. Son coût social atteint 102 milliards d’euros.
C’est aussi, on l’oublie souvent, un motif majeur de la violence du quotidien. La mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives estime que l’alcool est impliqué dans 30 % à 40 % des cas de condamnation pour violences.
Pression et croyances
L’état de la connaissance et de la science ne laisse place à aucune ambiguïté en la matière : la consommation d’alcool entraîne des risques, même à faible dose.
Pour les limiter, un repère de consommation à moindre risque a été défini : deux verres par jour et pas tous les jours.
Médecins, addictologues, acteurs de terrain réclament depuis des années une vraie politique de santé publique.
Les pouvoirs publics financent le mois sans tabac mais, sous la pression du lobby viticole – près de 550 000 emplois directs et indirects, selon le Comité national des interprofessions des vins –, ils n’ont jamais soutenu ne serait-ce que le Dry January (« janvier sobre », ou Défi de janvier) depuis son lancement en France en 2020 (voir aussi 8 janvier).
Certaines croyances ont aussi la vie dure : une consommation modérée serait sans risque, ou encore tous les alcools ne se vaudraient pas (le vin – l’alcool le plus consommé en France – serait moins dangereux que les alcools forts).
Ainsi, lorsque en 2018, Agnès Buzyn, alors ministre de la santé, ose déclarer que le « vin [c’est] un alcool comme un autre », l’assimilant ainsi aux alcools forts, Emmanuel Macron monte au créneau : « Moi, je bois du vin le midi et le soir. » Et annonce que tant qu’il sera président, il n’y aura pas « d’amendement pour durcir la loi Evin ».
Cinq ans plus tard, alors qu’il vient d’être nommé ministre de la santé, Aurélien Rousseau échoue à faire augmenter les taxes sur l’alcool à des fins de prévention.
En novembre 2024, dans le cadre du projet de loi de financement de la Sécurité sociale, les sénateurs ont débattu d’une série d’amendements visant à accroître la taxation sur l’alcool. Tous ont été rejetés. « Les enjeux économiques sont supérieurs aux enjeux sanitaires », avait alors regretté la sénatrice (Parti socialiste) Laurence Rossignol.
Mickaël Naassila, président de la Société française d’alcoologie, directeur du groupe de recherche sur l’alcool et les pharmacodépendances de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, et l’un des initiateurs du Défi de janvier, le répète inlassablement : « Il nous faut d’urgence un plan alcool pour faire de la prévention, donner une bonne information aux consommateurs. Et dire la vérité : l’alcool tue. »




