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7 Juil 2025 | International
 

La France est l’un des pays d’Europe qui taxe le plus le tabac. Mais les résultats de ce choix fiscal sur notre consommation de cigarettes sont décevants et engendrent de nombreux effets pervers.

C’est ainsi que débute une tribune de Vincent Bénard, économiste, publiée sur LePoint.fr. Il revient longuement sur l’exemple de la Suède. Nous reproduisons l’intégralité de cette tribune.

Un symptôme frappant de la contrebande

Le 4 mai dernier, une sénatrice française a été contrôlée à notre frontière avec plus de 110 cartouches de cigarettes détaxées, comme une banale trafiquante. Ce fait divers pourrait paraître anecdotique, mais est symptomatique de l’explosion de la contrebande de tabac en France (voir le 29 juin 2025).

Selon un récent rapport de KPMG, un tiers des cigarettes consommées dans l’Hexagone provient du marché parallèle, alimenté notamment par des contrefaçons ou le vol de cargaisons légales. La France représente à elle seule près de la moitié des ventes de tabac clandestin en Europe (voir le 12 juin 2025).

La cause en est bien identifiée : il s’agit de notre niveau exceptionnellement élevé de taxation du tabac, le second en Europe derrière l’Irlande. Un paquet de cigarettes vendu chez nous incorpore environ 10 euros de taxes pour un prix de vente compris entre 12 et 13 euros. Autrement dit, le produit brut supporte plus de 500 % de taxes !

Ce taux vise à dissuader la consommation, mais il crée une forte incitation à l’achat hors du circuit officiel, le prix du paquet pouvant y être divisé par deux tout en laissant de confortables marges aux contrebandiers, avec un risque judiciaire plus faible que pour d’autres substances addictives, puisque le tabac est légal.

Prévalence tabagique : la France à la traîne de l’Europe

Le paradoxe est que cette politique fiscale très agressive n’a pas permis à la France d’être exemplaire en matière de santé publique.

Avec environ 25 % de fumeurs réguliers, notre pays se situe nettement au-dessus de la moyenne européenne (19 %), et la baisse de la prévalence tabagique depuis le début du XXIe siècle y est relativement modeste.

À contrario, des pays comme le Royaume-Uni (13 %), l’Allemagne (18 %), la Norvège et les Pays-Bas (14 %) affichent de meilleurs résultats, alors qu’ils taxent moins que nous le tabac.

L’exemple le plus emblématique est celui de la Suède, qui se distingue par la prévalence de la cigarette la plus faible d’Europe avec seulement 6 % de fumeurs réguliers. Pourtant, le prix d’un paquet de cigarettes y est compris entre 6 et 7 euros, soit moitié moins cher que chez nous. Quel est leur secret ?

La Suède : une approche pragmatique meilleure pour la santé

25 % des Suédois consomment des produits nicotinés, soit autant que la moyenne européenne, contre près de 50 % de fumeurs dans les années 1970.

Mais leur consommation s’est fortement déplacée vers des formats alternatifs sans fumée, et notamment le snus, petit sachet de tabac oral que l’on place entre la lèvre et la gencive, devenu très populaire dans les années 1990, et plus récemment, les pouches, reposant sur le même principe, mais où le tabac est remplacé par de la nicotine.

Ces produits permettent de diffuser lentement la nicotine dans le sang à faible dose via les muqueuses buccales, sans que tous les sous-produits toxiques de la combustion de la cigarette (goudrons, monoxyde de carbone, etc.) soient en contact avec les poumons.

Mais n’est-ce pas remplacer un danger par un autre ? Non, car le profil de risque de ces produits est bien documenté et très inférieur à celui de la cigarette.

Les Scandinaves se sont inspirés de travaux scientifiques, notamment ceux du Royal College of Physicians britannique ou de Public Health England, qui permettent de caractériser le profil de risque (risques médicaux, pouvoir addictif, etc.) de toutes les formes de nicotine.

Ces travaux ont permis de déterminer que les vapes, les sprays, le snus et les pouches sont des produits à faible profil de risque, et sont de 10 à 30 fois moins nocifs que le tabac à fumer, dont la cigarette est la pire forme.

Les autorités suédoises ont donc mis en œuvre une politique de « réduction des conséquences » plutôt que de rechercher une illusoire élimination de la consommation de nicotine.
Ils ont dédiabolisé les modes de consommation alternatifs et les ont favorisés par une taxation inversement proportionnelle à leur profil de risque.

Ainsi, la part de la cigarette est devenue très minoritaire dans cette consommation, remplacée par ces formes moins nocives et moins chères.

Ce choix sanitaire est hautement bénéfique :

  • la mortalité liée au tabac est 21 % plus basse qu’ailleurs dans l’Union européenne,
  • et celle spécifiquement due au cancer du poumon est réduite de 36 %.

La France, en revanche, persiste dans son approche prohibitionniste.
En 2026, de nouvelles réglementations visant à réduire l’attractivité de la cigarette électronique entreront en vigueur.
Pourtant, selon les autorités britanniques, la vape est très efficace pour aider à l’abandon de la cigarette classique, et 20 fois moins nocive.

Quant au snus, il est interdit à la vente dans toute l’UE, hors Suède.
Et les pouches sont menacées d’être interdites en France, alors que la forme la plus nocive, la cigarette, reste accessible.

L’interdiction de leur vente aux mineurs est d’autant moins dissuasive que prospère le marché noir, sur lequel on constate nombre de toxicités encore supérieures aux produits légaux.
Au motif de ne pas initier des jeunes aux formes les moins nocives de la nicotine, on les surexpose à la pire de ses déclinaisons. Quelle ineptie !

Hypocrisie budgétaire ?

Pourquoi ce refus borné d’encourager les alternatives moins nocives ?
Osons une explication cynique : l’État ne veut surtout pas perdre les 16 milliards d’euros de recettes fiscales associées à notre tabagisme élevé.

Certes, selon KPMG, le développement du marché noir prive l’État de 7 milliards de recettes, mais même si elle n’a pas le rendement attendu à cause de cela, la hausse exponentielle des taxes sur le tabac a fait augmenter les recettes afférentes de 20 % (hors inflation) depuis 20 ans.

De nombreux économistes défendent ce type de taxes sur les produits nocifs ou polluants, car elles sont censées en réduire la consommation.
Mais ils oublient qu’une fois que ces taxes rapportent des milliards, le pouvoir politique devient intéressé à la perpétuation du comportement qu’il prétend combattre.

Pourtant, les coûts du tabac pour l’Assurance maladie sont au minimum du même ordre,
et il faut leur ajouter le prix de la lutte contre la criminalité liée au commerce parallèle d’un produit pourtant légal.

En adoptant la même politique que la Suède, l’État pourrait à moyen terme gagner bien plus en sécurité et en santé publique que les recettes fiscales auxquelles il serait amené à renoncer.