Arrivée il y a dix ans à la tête de la Française des Jeux, Stéphane Pallez (reconduite à la tête de l’entreprise en avril dernier, voir 5 et 6 mai 2024) a engagé sa transformation vers un champion européen des jeux d’argent.
Dans une longue interview aux Échos, elle dresse, notamment, un bilan positif de sa privatisation et évoque l’avenir européen du groupe. Elle parle aussi de ses « commerçants partenaires ».
• Vous êtes arrivée il y a dix ans à la tête de la FDJ, qu’est-ce qui a changé depuis ?
•• Stépagne Pallez : La FDJ n’est plus la même entreprise. Le monde a changé autour de nous et nous avons été acteur de ces changements. À l’époque, nous étions essentiellement une entreprise française de loterie en point de vente, contrôlée par l’État et non cotée. Aujourd’hui, nous réalisons 30 % de notre activité hors de France, nous sommes cotés à la Bourse de Paris et, surtout, nous avons transformé notre coeur de métier, la loterie.
Il y a dix ans, la loterie en ligne ne représentait même pas 3 % des mises de l’entreprise, comparés à 14 % aujourd’hui. Nous avons 5,5 millions de joueurs en ligne sur 27 millions de clients au total sur l’ensemble de nos activités en France, ce qui est très significatif. La croissance de la loterie en ligne est plus élevée que dans notre réseau physique, de l’ordre de 15 % par an.
• Mais les points de vente restent essentiels ?
•• Stéphane Pallez : Nous avons beaucoup investi dans notre réseau de points de vente, dont l’activité a été en croissance, sauf l’année du Covid. Et nous allons poursuivre nos investissements pour aller vers un modèle omnicanal.
La prochaine étape stratégique, qui va commencer en 2025, aura pour objectif d’inciter nos clients à créer un compte loterie sur l’application FDJ grâce auquel ils pourront jouer à la fois dans le réseau physique et en ligne. Nous avons conclu un accord avec nos partenaires du réseau bar-tabac-presse sur ce sujet. Il s’agit d’une petite révolution qui ne va pas se faire en un jour mais qui va démarrer l’année prochaine.
• Ce qui va obliger tous les joueurs à s’identifier ?
•• Stéphane Pallez : Non, cela ne sera pas obligatoire. Cela sera une démarche volontaire pour bénéficier des avantages d’avoir un compte unique, comme avoir l’ensemble de sa consommation de jeux à sa portée, bénéficier d’avantages et de services, et maîtriser sa consommation. Cela nous permettra aussi d’avoir une vision plus globale du comportement des joueurs.
• En dehors de la loterie, quel a été le principal axe de développement ?
•• Stéphane Pallez : C’est le développement des jeux en ligne en concurrence, sur l’ensemble des activités autorisées sur le marché français, qui a été le principal axe de développement. Nous avons non seulement investi dans notre activité de paris sportifs en ligne de manière organique, mais nous l’avons aussi complétée en lançant une offre de poker en ligne et en rachetant ZEturf pour être présent dans les paris hippiques en ligne.
Nous avions besoin d’être sur l’ensemble des segments, de bénéficier d’un effet de taille et de répondre aux attentes des clients de disposer d’une offre globale. Aujourd’hui, l’acquisition de Kindred nous permet de développer cette activité à une échelle européenne (voir 4 octobre 2024).
• Et sur le plan boursier, quel est le bilan pour les actionnaires de la FDJ ?
•• Stéphane Pallez : Avec l’IPO (introduction en Bourse, ndlr) en 2019, notre actionnariat s’est beaucoup diversifié. Nous avons beaucoup d’actionnaires individuels. C’était un des objectifs de l’introduction en Bourse de la FDJ et il a été rempli. Cela a été l’occasion de relancer l’actionnariat individuel sur la place de Paris, en offrant l’opportunité d’investir dans une entreprise connue des Français et leur offrant un profil attractif sur le plan financier. 500 000 actionnaires individuels ont investi lors de l’IPO.
Près de 400 000 sont toujours à nos côtés, soit 17 % du capital. Ils sont venus pour la promesse d’un rendement régulier en dividendes, qu’ils ont touchés, même l’année du Covid, et pour la promesse d’une bonne valorisation de l’action, qu’ils ont eue puisque la valeur du titre correspond à près de deux fois le cours d’introduction. La FDJ tient ses promesses depuis cinq ans.
• La FDJ va-t-elle bientôt entrer dans le CAC 40 ?
•• Stéphane Pallez : Ce n’est pas un objectif, mais cela pourrait être une conséquence de la transformation de l’entreprise, de sa taille plus importante, de son caractère international et surtout des caractéristiques positives de son titre. L’entrée dans le CAC 40 est fondée sur différents critères, notamment la capitalisation, la liquidité du titre et le secteur d’activité. Il y a des entreprises dans le Next 20, voire le CAC 40, dont la capitalisation est proche de la nôtre. Ce n’est pas simplement une question de valorisation.
• Quand vous vous comparez aujourd’hui aux autres acteurs internationaux, vous êtes dans la cour des grands, vous avez la taille critique ?
•• Stéphane Pallez : En Europe, qui est notre terrain de jeu naturel, nous sommes désormais dans le Top 3 des entreprises que nous estimons comparables grâce au rachat de Kindred. Autour de nous dans notre secteur, nous avons vu se constituer de très grands groupes cotés ou non cotés, qui se sont consolidés. Le plus gros aujourd’hui, qui n’est plus seulement européen, c’est Flutter. Ce dernier a une activité américaine très significative. Il est donc beaucoup plus gros en termes de capitalisation totale mais, sur sa partie européenne, sa taille est comparable à la nôtre.
• Votre diversification vous amène-t-elle à moins miser sur la loterie ?
•• Stéphane Pallez : La loterie est et reste notre coeur de métier, et nous pensons que nous pouvons continuer à générer de la croissance dans ce métier en France, mais aussi à l’international. Nous avons déjà racheté PLI (Premier Lotteries Ireland), l’opérateur de la loterie irlandaise (voir 4 novembre 2023), et nous aurons peut-être d’autres opportunités d’investir pour valoriser ce savoir-faire à l’international.
Ce ne sera pas forcément des acquisitions ; cela peut passer par une participation à des appels d’offres dans lesquels l’opérateur de la licence est remis en concurrence. De nombreux pays remettent régulièrement en jeu des licences de loterie ; cela fait partie des caractéristiques du secteur.
• Que va vous apporter l’acquisition de Kindred ?
•• Stéphane Pallez : Kindred est un leader européen dans les activités de paris sportifs en ligne, de poker en ligne et de casino en ligne, là où ces jeux sont localement régulés. Avec cette acquisition, nous sommes présents sur 7 des 10 principaux marchés européens des paris et jeux d’argent en ligne. En France, nous sommes désormais le 3ème acteur du marché en intégrant Unibet, avec une part de marché supérieure à 20 %.
• En France, une concertation est en cours sur une éventuelle légalisation du casino en ligne (voir 20 novembre 2024). Quelle est votre position ?
•• Stéphane Pallez : La FDJ n’est pas pour ou contre les casinos en ligne car la réponse sur le marché français ne peut être un simple oui ou non. Considérer que la légalisation sur le marché français s’imposerait parce que les casinos en ligne existent dans de nombreux pays européens n’a pas de sens. Avant une éventuelle autorisation, il faut mener une étude d’impact. C’était l’objectif de la consultation lancée par le précédent Gouvernement, qui devait justement nous aider à évaluer quels seraient les potentiels impacts positifs comme négatifs d’une ouverture du casino en ligne.
• N’est-ce pas la solution pour assécher l’offre illégale ?
•• Stéphane Pallez : L’idée que la légalisation du casino en ligne pourrait d’un coup régler le problème du marché illégal en France n’est pas prouvée par les exemples d’autres pays. L’argument selon lequel elle apporterait beaucoup de recettes supplémentaires aux finances publiques est inexact et, d’ailleurs, ne suffit pas à justifier une éventuelle légalisation. Il ne faut pas oublier que nous sommes, par exemple, le pays européen dans lequel il y a le plus de casinos physiques, plus de 200 au total.
Tout n’est pas comparable d’un pays à un autre. Enfin, on sait que le casino en ligne comprend plus de risques en termes d’addiction, qui sont connus et spécifiques. Notre position sur le casino en ligne est pragmatique ; nous sommes ouverts au débat mais restons prudents.
• Avoir acheté Kindred vous place tout de même en bonne position…
•• Stéphane Pallez : C’est vrai que c’est une activité que Kindred exerce dans un certain nombre de pays. Nous sommes donc tout à fait à même d’observer comment cela fonctionne hors de France. Et si le marché s’ouvrait, de proposer une offre. Mais ce n’est pas parce que nous opérons cette activité légalement via Kindred que nous pensons que sa légalisation en France est nécessairement souhaitable.
• Y a-t-il un risque de cannibalisation de la loterie par le casino en ligne ?
•• Stéphane Pallez : La première question qui se pose sur la cannibalisation concerne les casinos physiques. C’est la première observation quand on regarde ce qui s’est passé à l’étranger. Est-ce que ce risque existe pour la loterie en ligne ? Cela dépend de la cohérence de la régulation. Il faudrait alors une définition et un distinguo clair entre la loterie en ligne et le casino en ligne, qui ne présentent pas les mêmes risques.
• Comment vous assurez-vous que vous ne poussez pas trop vos clients à jouer de manière irresponsable ?
•• Stéphane Pallez : Notre cœur de métier est de réussir à trouver un bon équilibre. Pour être un acteur de cette industrie, nous devons nous assurer du contrôle de l’addiction aux jeux, afin de bénéficier d’une croissance qui, pour être durable, doit limiter les risques. Un développement sans contrôle viendrait à prendre le risque d’une forme de retour de balancier sur le plan de la régulation.
Le développement du jeu en ligne, qui permet d’identifier les joueurs, offre aussi des solutions dans la mesure où l’on peut avoir une approche personnalisée. Certains pays ont, par exemple, mis en place des « affordability checks » qui permettent de quantifier les sommes qu’une personne peut jouer en fonction de ses revenus.
• Quel que soit le gouvernement, il existera sans doute une tentation d’augmenter la fiscalité sur les jeux d’argents. Cela vous inquiète ?
•• Stéphane Pallez : La France est déjà, dans le domaine des jeux d’argent, l’un des pays voire le pays dans lequel la fiscalité est la plus élevée. Quant à la FDJ, nous sommes déjà le plus gros contribuable du secteur puisque nous aurons reversé 4,5 milliards d’euros à l’État cette année. Il faut être prudent et ne pas casser cette dynamique en déstabilisant un système qui marche. Ce ne serait pas l’intérêt de l’État.
Enfin, au-delà des prélèvements publics, nous sommes aussi un acteur qui a un impact social et dans l’aménagement du territoire. Nous contribuons à maintenir la présence de plus de 29 000 commerces qui rendent bien des services de proximité sur le territoire et qui font travailler plus de 50 000 personnes grâce à notre activité. Et nous investissons dans le patrimoine et le sport dans la durée, y compris à l’occasion des Jeux Olympiques et Paralympiques.
• Jusqu’où peut aller la diversification de la FDJ ?
•• Stéphane Pallez : Je pense qu’il faut utiliser notre savoir-faire afin d’explorer toutes les opportunités. Le secteur des jeux d’argent va continuer à évoluer et peut-être intégrer de nouvelles formes de jeux, comme les Jonum [jeux à objets numériques monétisables, NDLR] par exemple. Et nous avons l’ambition d’accompagner l’évolution des technologies et des comportements des joueurs afin de faire évoluer notre offre de jeux.
D’un autre côté, nous avons engagé une diversification dans les paiements et services en France pour aider nos commerçants partenaires à se transformer et à attirer un flux continu de clients. Nirio permet aux particuliers de régler des dépenses du quotidien (loyers, factures d’eau, etc.) dans le réseau bar-tabac-presse agréé. Notre objectif est que ce réseau continue à se développer dans les services de proximité (voir 11 décembre 2024).




