Après les e-cigarettes à usage unique, d’autres produits à base de nicotine pourraient bientôt aussi être interdits en France. Au grand dam de l’industrie du tabac, qui voit son relais de croissance menacé. Décryptage de Marie Bartnik dans Le Figaro Économie de ce 30 décembre.
Nous reprenons son article.
En France comme ailleurs, la nicotine se fume de moins en moins. Mais les moyens de consommer cette substance addictive se sont considérablement diversifiés. Cigarettes électroniques, puffs à usage unique, tabac à chauffer, sachets de nicotine à placer entre la lèvre et la gencive (à ne pas confondre avec les « snus », ces sachets contenant du tabac et uniquement autorisés en Suède), billes ou encore gommes à base de nicotine …
L’imagination des fabricants, qu’il s’agisse de géants du tabac ou de nouveaux acteurs, s’est décuplée ces dernières années. Avec succès : la cigarette électronique a conquis les Français. 45 % des hommes et 38 % des femmes en ont déjà fumé, et 8 % d’entre eux se déclarent désormais « vapoteurs ». Apparus il y a seulement deux ans sur le marché français, les sachets de nicotine ont déjà trouvé leur public, à grand renfort de promotion ciblant les jeunes consommateurs sur les réseaux sociaux.
Les géants de l’industrie du tabac ont fait de ces nouveaux produits un relais de croissance au moment où leur manne initiale se tarit. En 2022, les ventes mondiales de cigarettes sont restées stables, uniquement portées par l’essor de la consommation de tabac en Asie et en Amérique latine.
Aux États-Unis, le plus gros marché au monde derrière la Chine, les ventes de cigarettes ont connu leur plus forte baisse annuelle jamais enregistrée (-8,5 %), a constaté Euromonitor. En Europe, elles ont chuté de 4,4 %, du jamais vu depuis dix ans.
•• Les alternatives au tabac en pleine croissance
Bonne nouvelle pour la santé des personnes et l’équilibre financier des systèmes de santé, la chute des ventes ne devrait pas s’arrêter là. « Le marché mondial des cigarettes devrait baisser d’un tiers d’ici 2027, car les réglementations sanitaires répriment le tabagisme et les alternatives au tabac connaissent par ailleurs une croissance massive », prévoit encore Euromonitor. En France, le prix d’un paquet de cigarettes devrait encore augmenter de 50 centimes en moyenne au 1er janvier, pour atteindre 13 euros pour un paquet de Marlboro (voir 30 décembre)
À l’origine de nombreux cancers, le tabac reste la première cause de mortalité évitable dans l’Hexagone. Prévoyants, les géants du tabac ont investi massivement dans les produits alternatifs, grâce aux confortables revenus générés par la vente de cigarettes.
Précurseur parmi les « big tobacco », Philip Morris a promis dès 2017 l’avènement d’« un monde sans fumée », où la cigarette aurait disparu. Cette stratégie a porté ses fruits. Son chiffre d’affaires 2023 a progressé de près de 8 %, à 35 milliards d’euros, tirés par la vente de son tabac à chauffer Iqos et de ses sachets de nicotine Zyn. Le propriétaire de Marlboro et de Chesterfield tire désormais 38% de ses revenus de la vente de produits sans combustion, et vise 66 % en 2030.
Philip Morris n’est pas une exception. « British American Tobacco a investi dans tous les domaines des produits de nouvelle génération », relève Duncan Fox, analyste chez Bloomberg. « Philip Morris et Japan Tobacco se sont concentrés sur le tabac à chauffer, Imperial Tobacco et Altria sur le vapotage. Récemment, Philip Morris a acquis Swedish Match pour être compétitif dans les catégories orales. »
•• La cible des jeunes
Dans l’Hexagone, cette stratégie a cependant du plomb dans l’aile. Quand les fabricants présentent leurs produits comme une alternative au tabac uniquement destinée aux fumeurs, les autorités s’inquiètent du rôle que ces produits jouent dans l’initiation des jeunes à la nicotine. Le plan antitabac prévoit d’imposer aux cigarettes électroniques un paquet neutre, à l’instar des cigarettes.
Apparues en 2021, les puffs, ces cigarettes électroniques à usage unique, seront par ailleurs bientôt interdites en France (ne manque que la signature du décret).
« Vantés pour leur praticité et leur simplicité d’utilisation par les professionnels du secteur, ces dispositifs visent volontairement une jeune clientèle », note l’Office parlementaire d’Évaluation des « Choix technologiques et techniques, notamment au travers d’emballages et de prix attractifs et malgré leur interdiction de vente aux mineurs, peu respectée. » Les arômes « meringue », « caramel » ou « candy » participent de cette conquête des jeunes, dès le collège.
•• Risque de dépendance et métaux lourds
Après les puffs, ce sont les sachets de nicotine (appelés aussi « pouches ») qui se trouvent dans le viseur des autorités. Geneviève Darieussecq, ministre de la Santé du gouvernement Barnier, souhaitait les interdire, de même que les gommes et les billes contenant de la nicotine. « Le risque est d’induire une dépendance et d’entraîner une entrée dans le tabagisme », expliquait-elle dans une interview au Parisien-Aujourd’hui en France. « Le marketing de ces produits est directement ciblé vers les jeunes. (…) Je suis très préoccupée, car les centres antipoisons reçoivent de plus en plus d’appels d’adolescents pour des syndromes nicotiniques aigus, parfois sévères, en lien avec la consommation de pouches. »
Une étude de l’Institut national de la Consommation a de surcroît pointé la présence de métaux lourds, et notamment d’arsenic (jusqu’à 6,5 fois la quantité présente dans une cigarette), dans les sept références de sachets de nicotine testées (marques Zyn, Velo, D’lice et Nois).
Le nouveau ministre de la Santé, Yannick Neuder (voir 29 décembre 2024), ne s’est pas encore publiquement prononcé sur ce sujet. Ses prises de position à l’Assemblée nationale, en tant que rapporteur de la commission des affaires sociales, plaident plutôt pour la continuité de la politique engagée par Geneviève Darrieussecq.
Mais les industriels du tabac et les buralistes ne perdent pas espoir de le faire changer d’avis. « Nos produits sont destinés aux fumeurs adultes », explique un porte-parole de Philip Morris France – qui ne vend pas encore ses sachets de nicotine dans l’Hexagone. « L’interdiction prive les fumeurs de ces produits moins nocifs sans protéger les mineurs, car les interdictions créent des marchés clandestins. Réglementer ces produits permettrait au contraire de fixer un taux de nicotine maximal ou de réglementer les arômes autorisés. »
•• Développer un cadre réglementaire
Après avoir raté le virage de la cigarette électronique et des puffs il y a dix ans, les buralistes sont désormais prêts à embrasser la nouveauté. « Notre métier historique est la distribution de tabac manufacturé. Demain ce sera la nicotine, quelle qu’en soit la forme », estime Philippe Coy, président de la Confédération des buralistes. « Mais il s’agit d’un produit sensible, addictif, qui doit être réglementé et distribué dans un réseau sécurisé, celui des buralistes. Si on interdit ces produits, on ne débranchera pas internet pour autant. »
En gage de bonne foi, des buralistes testent actuellement un appareil « vérificateur d’âge » basé sur une technologie d’intelligence artificielle.
L’Office parlementaire d’Évaluation des Choix scientifiques et techniques note que les ressources scientifiques manquent encore pour éclairer les décisions politiques. « Les incertitudes entourant l’évaluation de la nocivité de ces produits et de leur impact en tant qu’outil de sevrage, d’initiation ou de maintien dans le tabagisme sont à l’origine des controverses quant aux politiques publiques à adopter », note-t-il.
L’année dernière, il appelait à conduire des études indépendantes sur le sujet (voir 2 octobre 2023). Et à développer sans attendre un cadre réglementaire pour les produits oraux à base de nicotine, et tous ceux susceptibles d’émerger de l’imagination fertile des fabricants.




