Les ventes sont en baisse chez les buralistes depuis plusieurs années. La diminution du nombre de fumeurs n’est pas la seule explication. Dans un long entretien avec Ouest France, Philippe Coy explique comment la profession se transforme.
•• Pourquoi le marché du tabac est-il perturbé pour les buralistes ?
Philippe Coy : Une part résiduelle est liée à une baisse de la consommation du tabac dit traditionnel, les clients s’orientant aussi vers le vapotage, mais la profession est surtout confrontée à des achats de contournement à l’étranger ou via des réseaux illégaux très structurés. L’Ouest n’est pas épargné. On peut estimer que 30 % de la consommation du tabac n’est pas issue d’un achat officiel dans le réseau des buralistes. Il y a 20 ans, c’était 0,3 % … Plus le tarif des paquets de cigarettes a été augmenté, plus les acheteurs ont contourné le marché légal.
•• Fin mars, un décret est paru annonçant la fin de la limite de l’achat d’une cartouche par personne dans un pays de l’UE. Jeudi, le ministre des Comptes publics était en Moselle pour rassurer les buralistes. Que pensez-vous de l’impact de cette mesure ?
Philippe Coy : Contrairement à ce qui a pu être compris, ce changement ne signifie pas que c’est « open-bar ». La règle interdit toujours le transport de cartouches pour le compte d’un tiers et l’achat pour en faire commerce. Dès l’achat de deux cartouches, si les Douanes estiment que ce n’est pas pour votre consommation personnelle, vous pouvez être verbalisés.
L’État a désormais bien pris conscience de l’évolution du marché illicite en France. La perte estimée pour les Finances publiques à cause de ces marchés parallèles est estimée entre 5 et 6 milliards d’euros. À l’heure où l’État cherche des recettes, en voilà ! Pour ça, il faut que les contrôles des Douanes soient opérés. On voit bien que quand les dispositifs sont renforcés comme lors des opérations Colbert, il y a des résultats. En juin 2023, 9 tonnes de tabac de contrebande ont été saisies contre 27 tonnes fin mars car les contrôles étaient renforcés.
•• Comment évolue le métier de buraliste ?
Philippe Coy : Nous étions 34 000 en 2003, contre 23 000 aujourd’hui. Cela s’explique par ce déséquilibre du marché. Le triptyque du métier c’était : le tabac, le jeu et la presse. Face à la diminution du volume tabac, il faut d’un côté, protéger le marché intérieur mais aussi faire évoluer notre métier sur l’offre de services et l’accueil. Ma volonté, c’est de faire des buralistes des drugstores du quotidien. C’est-à-dire des endroits où l’on peut trouver à tous les coups, le produit que l’on veut en dernière minute : un cadeau, des produits locaux, des piles, des écouteurs, de la papeterie…
•• C’est aussi un moyen de changer la rétribution des buralistes…
Philippe Coy : Oui, historiquement la rémunération du buraliste repose sur des produits à commission fixe : le tabac (8,25 %), le jeu (entre 5,5 et 6 %), et la presse (entre 16 et 17 %). L’enjeu de la transformation, c’est aussi de rééquilibrer la rémunération du buraliste vers des produits à marges pour améliorer sa rentabilité et engager des investissements. En devenant des commerçants et plus seulement des débitants de tabac, les buralistes améliorent leurs marges.
•• Pour les aider à financer cette transformation, l’État alloue 20 millions d’euros par an depuis 2018 à un fonds de transformation. Quels en sont les effets ?
Philippe Coy : Entre 2018 et 2022, 4 500 établissements ont été accompagnés et ont pu bénéficier jusqu’à 33 000 euros d’aides pour transformer leur commerce et ajouter des services. 50 % ont depuis créé un nouvel emploi, ajouté une nouvelle caisse pour répondre à l’augmentation du flux de clients et ils ont augmenté leur chiffre d’affaires de 30 %.
Après six mois de négociations avec l’État, nous avons réussi à obtenir une nouvelle période d’accompagnement sur 2023-2027 de 20 millions d’euros par an, qui s’intègre dans un plan global de 290 millions d’euros, avec une attention particulière pour les commerces de ruralité.
On reçoit 20 dossiers de demande d’aides pour la Transformation par semaine. En Bretagne, 509 dossiers ont déjà été déposés, sur 1 676 buralistes. 421 en Pays de la Loire sur 1 400 buralistes. Et 360 en Normandie sur 1 655. Cela prouve que les buralistes ont bien compris l’intérêt de développer leur commerce.
•• Une expérimentation est en cours dans les Pyrénées-Atlantiques concernant la vente de munitions de chasse. Qu’en est-il ?
Philippe Coy : Le but est de répondre à un besoin dans les territoires ruraux. Depuis le 1er janvier, un décret permet aux commerces non-armuriers de vendre des munitions de catégorie C et D. Un test est en cours avec 12 buralistes dans les Pyrénées-Atlantiques sur l’enregistrement des armes détenues par des particuliers sur le Service d’Information de l’Armement.
Concernant la vente des munitions, une cinquantaine de buralistes ont suivi la formation de deux jours pour obtenir l’agrément de la préfecture. Ce dispositif pourrait être généralisé en septembre, pour la saison de chasse, pour ceux qui le veulent. Il est aussi possible de payer ses factures, ses amendes ou ses impôts chez son buraliste.
•• Combien sont désormais agréées par la Direction générale des Finances publiques (DgFip)
Philippe Coy : 15 000. On a commencé par 3 500 établissements. Ce sont 2,8 millions de transactions dans le réseau des buralistes pour ces paiements de proximité. Ce succès avec la DgFip, nous sommes en train de le proposer avec notre partenaire FDJ à des opérateurs privés comme les bailleurs sociaux. Une dizaine de bailleurs privés ont déjà signé avec le réseau pour permettre aux usagers de régler leur loyer chez leur buraliste. Très prochainement, il sera aussi possible de régler son péage.
•• C’est-à-dire ?
Philippe Coy : Dans le cadre de la Loi d’Orientation des Mobilités (LOM), les sociétés autoroutières doivent développer le flux libre. C’est-à-dire qu’on passera certains péages sans s’arrêter mais vous aurez 48 heures pour régler votre passage Ça pourra se faire en ligne. Mais d’ici le deuxième semestre, il sera possible de le payer chez votre buraliste. Cet encaissement repose sur le réseau Nirio (Française des Jeux) qui gère l’encaissement privé. Déjà 10 000 opérateurs buralistes sont agréés par l’ACPR.
•• Un produit fait actuellement débat, les sachets de nicotine très prisés des jeunes. Quelle est votre position sur ces ventes dans vos commerces ?
Philippe Coy : C’est un sujet sensible. La consommation de la nicotine a évolué, on le voit avec la cigarette électronique. Il y a un enjeu social et sanitaire majeur aujourd’hui sur la nicotine, et notamment sur ces sachets. Tout cela a besoin d’une réglementation et d’un cadre très clair. Le réseau officiel pour vendre des produits sensibles liés à la nicotine, hors médical, doit se délivrer chez le buraliste. Il y a un cadre pour le tabac, pour le vapotage mais pas pour la nicotine. Il en faut un pour distribuer ce produit, notamment pour protéger les mineurs.
•• L’autre solution pourrait être l’interdiction, comme pour le Snus…
Philippe Coy : Dans ce monde très agile, interdire c’est créer une voie de contournement. Notamment via internet. Il vaut mieux donner un cadre réglementé.
•• La Puff, cette cigarette électronique à usage unique, doit être interdite à l’automne. Quel impact cela aura-t-il sur les buralistes ?
Philippe Coy : La Puff représente 20 à 30 % des ventes de cigarettes électroniques chez le buraliste. Cette polémique autour de la Puff ne serait pas arrivée si ces produits n’avaient pas été vendus sans contrôle dans des fêtes foraines ou des solderies. Cela a mené des effets délétères. Les buralistes sont les troisièmes vendeurs de cigarettes électroniques en France derrière Internet et les magasins spécialisés.




