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19 Mar 2025 | Profession
 

Frédéric Valletoux, ex-ministre de la Santé, siège à lAssemblée nationale dans le groupe Horizons. Il est également le président de la Commission des Affaires sociales de lAssemblée nationale. Son objectif ? Lever lopacité qui règne dans lindustrie du tabac. Mise au point.

C’est ainsi que débute une interview publiée par le mensuel Technikart que nous reprenons.

• Technikart : vous avez récemment déposé une proposition de résolution européenne à l’Assemblée nationale, visant à « lutter contre le commerce illicite de tabac ». Vous rapportez que 52 milliards de cigarettes sont consommées chaque année en France. Pourtant, seulement 36 milliards sont livrées dans le pays. D’où viennent les 16 milliards de cigarettes restantes ?

•• Frédéric Valletoux : Cest tout le sujet. Aujourdhui, le marché du tabac est opaque. Il est impossible de savoir doù vient votre paquet de cigarette, car son code-barres ne mène à rien. On ne sait pas où les cigarettes ont été fabriquées, quel trajet elles ont effectué, ni, donc, si elles respectent bien les mesures de santé publique propres à chaque État. Il ny a pas de raison quon puisse savoir doù viennent les tranches de jambon que nous consommons et pas les cigarettes que nous achetons.

• Technikart : comment  est-ce possible ?

•• Frédéric Valletoux : Les code-barres ne mèneraient à rien, parce quil y aurait des problèmes techniques. Cette opacité est organisée par les cigarettiers, cest-à-dire les fabricants de cigarettes eux-mêmes, pour contourner la politique de santé publique menée par la France depuis 20 ans.

Le prix élevé du tabac en France est contourné par les acteurs, qui approvisionnent largement et volontairement les pays limitrophes et sous-approvisionnent le marché français. Ainsi, par exemple, six fois plus de cigarettes sont livrées au Luxembourg que consommées dans ce pays. Cette stratégie vise à conforter les achats transfrontaliers. 

• Technikart : qu’est-ce qui vous a mis sur cette piste ?

•• Frédéric Valletoux : Javais déjà déposé une proposition de loi, en septembre 2023. Ensuite, je suis entré au Gouvernement, en tant que ministre délégué chargé de la Santé et de la Prévention, mais, après quatre mois et à la suite de la dissolution, je nai pas eu le temps de mattaquer à ce problème. 

Vingt États membres de lUnion européenne ont ratifié le protocole, en juin 2016, mais le lobbying des cigarettiers à Bruxelles est parmi les plus agressifs. Il faut maintenant quon prenne à bras-le-corps ce problème de santé publique qui représente une manne financière importante, estimée à plus de 3 milliards deuros par an. Cest de largent qui s’échappe du financement de la Sécurité sociale. 

• Technikart : cette manne financière avantage d’autres pays européens. Comment faire entendre les intérêts français sur cette question ?

•• Frédéric Valletoux : Il est certain que le Luxembourg et les pays aux politiques de prix très différentes ne le voient pas de cet œil, car ils perçoivent des recettes fiscales qui nous échappent. Mais dautres pays européens ont, comme la France, des mesures tarifaires pour lutter contre le tabac. De façon générale, cest un problème européen, et lEurope, sur cette question, a besoin de courage. En 2026, il y aura la Directive Tabac, qui a fait lobjet dun important lobbying par les cigarettiers. Cest, par ailleurs, la première fois quil y a une mesure soutenue à la fois par tous ceux qui luttent contre le tabagisme et tous ceux qui en vivent.

Quand on parle de prévention, en France, on parle de lalcool et du sucre, qui sont des filières économiques importantes. Il faut bien rappeler que lindustrie du tabac ne représente aucun emploi en France. Autrement dit, cest un sujet de santé publique, qui, avec de la volonté politique, arrangera tous les acteurs économiques et les associations de préventions des risques liés au tabagisme.

• Technikart : votre objectif ?

•• Frédéric Valletoux : Je souhaite quon mette en œuvre ce protocole de lOMS, ratifié et applaudi par vingt pays en 2016. Son principe est simple : une cigarette doit être achetée là où elle est fumée. Autrement dit, il faut livrer dans chaque pays autant de cigarettes dont a besoin la population locale. Cest une mesure nécessaire pour mener à bien les politiques de santé publique inhérentes à chaque État. Je souhaite également une vraie traçabilité des paquets de cigarettes. 

• Technikart : l’objectif est-il de mettre fin à lachat de cigarettes à l’étranger ?

•• Frédéric Valletoux : Non. Quon puisse acheter des paquets quand on est dans une zone détaxée, cest une chose. Mais quand on est à laéroport, par exemple, on a le droit à une quantité limitée de paquets. Il sagit de faire la même chose avec les achats transfrontaliers, afin de mieux encadrer la circulation des cigarettes.

Pourquoi, dans une boutique Duty Free, on saurait vous limiter et pourquoi ne saurait-on pas le faire lors des transactions avec des pays transfrontaliers ? Cest une question de volonté. Cette démarche vise tout simplement à mettre de la transparence dans un marché du tabac qui en manque cruellement. (Voir aussi 3 mars et 3 janvier 2025, 6 novembre 2024)

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