
Alors que la France a notifié à la Commission européenne son intention de bannir les sachets de nicotine, les États-Unis ont adopté, de leur côté, une approche promouvant cette alternative. Qu’en disent les acteurs et experts du marché américain ? Pourquoi les « pouches » font débat ? Reportage outre-Atlantique.
C’est ainsi que débute un article du Journal du Dimanche (JDD) de ce 3 août, sous la signature de Jean-Christophe Taillefer.
Fumer tue. La cigarette demeure une des toutes premières causes de mortalité en France, avec environ 59 000 décès par an. Malgré des taxes de plus en plus élevées sur le tabac, et des campagnes de sensibilisation, on dénombre encore 14 millions de fumeurs, dont 11 millions à usage quotidien dans le pays. Face au tabagisme, certains pays, dont les États-Unis, ont adopté une approche alternative basée sur la promotion des produits à base de nicotine, sans fumée.
Nicotine, une dépendance bien réelle
Certains experts croient bien avoir trouvé la clé pour réduire les méfaits du tabac, en se concentrant sur… la nicotine. « Contrairement à des idées reçues, la nicotine n’est aucunement cancérigène », nous confie le Dr Karl Olov Fagerström, psychologue suédois spécialisé dans la lutte contre le tabagisme, et inventeur du test éponyme permettant d’évaluer la dépendance nicotinique, que nous avons interviewé depuis les États-Unis.
Pour lui, c’est la consommation de nicotine par la cigarette qui est dangereuse.
Sans blanchir totalement la nicotine, le scientifique affirme que cette substance est moins nocive sans la combustion du tabac. « La nicotine, présente à l’état naturel dans certains aliments, peut provoquer un sentiment de bien-être ou diminuer le stress. L’addiction est toutefois bien réelle et imaginer un monde sans nicotine serait pure hérésie », poursuit le professeur. « D’où l’importance de proposer des alternatives aux consommateurs, plutôt que de laisser le monopole au tabac combustible qui s’avère nettement plus dangereux. »
Une idée venue du Nord
Le Suédois parle en connaissance de cause : la Suède est le seul pays à être sorti du tabac, comptant à présent moins de 5 % de fumeurs. S’étant converti dès le XIXe siècle au snus, une poudre de tabac humide contenue dans un petit sachet filtre, c’est là que sont nés, voici une quinzaine d’années, les fameux nicotine pouches. D’une blancheur éclatante, ces petits sachets, qui se placent entre la lèvre et la gencive, contiennent de la nicotine pharmaceutique pure, des fibres végétales et des arômes artificiels. Pas de tabac donc, et surtout pas de combustion.
Karl Fagerström a participé à l’élaboration des premiers pouches. Il estime qu’ils ne devraient pas contenir plus de 10 mg de nicotine. En Suède, depuis sept ans, leur consommation, associée à celle du snus, dépasse celle de la cigarette. Le scientifique fait le lien entre cette utilisation et la baisse importante des pathologies liées au tabagisme dans le pays. Il estime même que si la France avait suivi une politique similaire, le taux de mortalité aurait chuté de plus de 50 % : à savoir 25 000 décès par an contre 59 000 aujourd’hui.
À la sauce américaine
C’est une approche similaire qui a été adoptée aux États-Unis. Dans les rues de Washington ou celles de Nashville, où nous nous sommes rendus, peu de cigarettes à l’horizon. S’ils sont encore 30 millions de consommateurs outre-Atlantique, le pourcentage de fumeurs américains représente environ 8,5 % de la population, contre quasiment le double dans l’Hexagone.
J.B. Simko, vice-président et responsable de la prévention au sein de Philip Morris International (PMI), le leader du marché du tabac dans le monde, l’explique en grande partie par le passage à des substituts tels que la vape, le tabac chauffé et les pouches : « PMI investit depuis longtemps dans des produits innovants sans fumée. En février 2024, notre produit de tabac chauffé IQOS a remplacé les cigarettes Marlboro en tant que première marque en chiffre d’affaires net. Il s’agit d’une avancée historique vers notre objectif qui est de devenir une entreprise qui ne vend plus de cigarettes ».
L’entreprise voit aussi dans les pouches un potentiel business important, dans un monde qui a, à juste titre, déclaré la cigarette comme ennemi de santé publique numéro 1.
Tolérés depuis 2014 aux États-Unis, les sachets de la marque ZYN, propriété du groupe, ont été approuvés par la FDA après cinq ans de procédure portant sur la toxicologie des ingrédients retenus, la fiabilité des fournisseurs, le processus de fabrication, l’évaluation des dangers, etc.
« Nous avons mis dans la balance risques et bénéfices », explique le Dr Scott Gottlieb, ancien commissaire de la FDA. « Pour tous ceux qui sont dans l’impossibilité de contrôler leur addiction à la nicotine, nous avons admis qu’il valait mieux les diriger vers des alternatives beaucoup moins toxiques ».
À Nashville, au son de la musique country du bar dans lequel nous le rencontrons, Tom Price, ancien secrétaire d’État à la Santé sous le premier mandat Trump, soutient ce discours. Dès lors que les pouches présentent un niveau de toxicité bien inférieur à celui de la cigarette, et permettent de diminuer ou d’abandonner la consommation de celle-ci, le politicien voit dans leur utilisation un bienfait en termes de santé publique.
Un cadre strict
Autoriser est une chose, réglementer en est une autre. Les pouches n’échappent pas à cette règle.
« Nous souhaitons que ce produit s’adresse exclusivement aux fumeurs adultes désireux d’abandonner la cigarette, et n’ait aucun impact sur la jeunesse », enchérit Scott Gottlieb. « C’est pourquoi nous avons demandé au fabricant de restreindre le nombre de saveurs en se limitant aux standards. Les pouches doivent rester un produit de substitution, en aucun cas servir de porte d’entrée à la nicotine pour les plus jeunes ».
C’est la grande inquiétude des associations antitabac françaises. Le Comité National Contre le Tabagisme (CNCT), qui soutient la demande d’interdiction de la France, estime que les sachets, comme les puffs avant eux, entraînent les adolescents dans la dépendance à la nicotine. Il met également en avant le nombre d’intoxications liées à ces produits.
Selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire, en 2023 et 2024, les centres antipoison ont recensé 90 signalements d’effets indésirables liés à ces produits. Plus de la moitié (54 %) concernait des adolescents.
Face à cela, Philip Morris promeut l’interdiction de la vente des pouches aux mineurs et une réglementation stricte. « Nous nous sommes engagés à limiter notre présence sur les réseaux sociaux, à ne pas faire appel à des influenceurs, à renforcer les règles de vérification de l’âge, et à ne pas distribuer de goodies logotés à la marque », rappelle Lauren Millar, responsable de la prévention jeunesse chez l’industriel. « Au-delà de notre simple rôle de vendeurs, nous avons un devoir d’éducation auprès des détaillants. »
Une taxation favorable
Les États-Unis ont mis le paquet pour attirer les fumeurs vers les pouches, avec une politique tarifaire très avantageuse. Ainsi, dans les convenience stores ouverts 24h/24 du Tennessee, entre les bouteilles de lait et les sandwichs, les prix des boîtes de ZYN sont inférieurs de 30 % à ceux des paquets de cigarettes.
« Il nous semble logique de taxer les produits proportionnellement aux dangers qu’ils engendrent », commente Leah Vukmir, vice-présidente du National Taxpayers Union, organisme de défense des contribuables.
Un prix plus bas qui participe au succès des pouches aux États-Unis. Le site historique Swedish Match, propriété de PMI, situé à Owensboro dans le Kentucky, s’est récemment équipé d’un outil de production, censé répondre à la forte demande du marché domestique, offrant une capacité de 3 millions de boîtes de ZYN par jour. Un seuil qui sera bientôt atteint, et nécessite d’envisager la construction d’une seconde usine dans le Colorado.
L’interdiction française
La France a fait, de son côté, le choix de l’interdiction, en demandant celle-ci à la Commission européenne. Yannick Neuder, le ministre de la Santé, en a fait un de ses chevaux de bataille : « Addictifs et dangereux, ces produits ciblent les jeunes et échappent aujourd’hui à toute régulation ».
Le Dr Fagerström s’étonne du manque de débat : « Du point de vue de la santé publique, interdire ces substituts, comme tente de le faire la France, me semble une véritable ineptie ».
Si Suédois et Américains se sont posé la question d’une nouvelle politique fondée sur l’alternative, la France conserve son approche pro-sevrage.
En parallèle de la démarche d’interdiction du gouvernement, des parlementaires de tous bords, menés par le Sénateur Xavier Iacovelli, ont déposé récemment une proposition de loi en faveur d’une régulation des pouches plutôt qu’une interdiction.
Le destin des sachets dans l’Hexagone reste en suspens, tout au moins jusqu’à la fin août, date à laquelle la Commission européenne rendra son verdict.
(Voir aussi les 24 et 28 juillet)




