Où l’on reparle de traçabilité … Dans son édition du 21 septembre (en ligne mais non distribuée dans les points de vente pour cause de grève), Libération estime, sous la plume de Renaud Lecadre, que « rien ne bouge sur le pistage des cigarettes ».
L’essentiel d’un article qui devrait être suivi de quelques autres. Avec, forcément, une présentation simplifiée d’un sujet complexe. Mais l’on remarque aussi que l’hypothèse d’un fort développement du marché parallèle, avec le paquet à 10 euros, commence à être prise au sérieux par des médias s’intéressant peu au sujet jusqu’à maintenant.
•• « Chose promise, chose due : le prix du paquet de cigarettes va donc passer de 7 à 10 euros d’ici à 2020 (…)
« L’intention est louable, impeccable du point de vue sanitaire. Comme le souligne le directeur de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), interrogé par Libération, une hausse de 10 % des prix du tabac entraîne une baisse de 4 % de la consommation dans les pays à hauts revenus, de 5 % dans les pays à faible ou moyens revenus.
•• « L’équation est un peu moins simple au plan budgétaire. On le sait, le tabac rapporte annuellement 15 milliards d’euros à l’État ; mais le marché parallèle, alimenté par les pays frontaliers à faible fiscalité sur le tabac (Belgique, Andorre …) induit un manque à gagner de 3 milliards par an.
•• « En théorie, et plus encore en pratique, les impératifs sanitaires et budgétaires devraient converger : rien ne sert d’alourdir la fiscalité du tabac sans combattre le marché parallèle : 25 % des ventes de clopes dans l’Hexagone, une paille … Le gouvernement a pourtant choisi de marcher sur une seule jambe : la ministre de la Santé monte seule au créneau, son homologue du Budget, Gérald Darmanin, demeurant d’une prudence de Sioux sur le sujet (ndlr : ce qui est partiellement démenti par un communiqué publié juste avant la parution de l’article, voir Lmdt du 20 septembre 2017).
•• « La solution est pourtant évidente et se résume en un mot : la tra-ça-bi-li-té. Il s’agit simplement de pister les paquets de cigarettes, de l’usine de fabrication aux débitants en passant par les entrepôts et autres lieux d’aiguillage. Plus facile à dire qu’à faire ? Depuis 2015, une convention de l’OMS suggère d’assurer la trace du moindre paquet sorti d’usine. Depuis, une trentaine de pays, dont la France, l’ont ratifié, sans le moindre commencement de début d’application (voir Lmdt du 28 octobre 2015). Depuis, rien ne bouge, surtout au sein de l’UE : la traçabilité étant par essence internationale, avec des usines souvent localisées dans les pays de l’Est, il est logique d’internationaliser le barnum. Mais pas au point d’en faire un prétexte à l’immobilisme.
•• « Durant la campagne, Emmanuel Macron avait pourtant insisté sur un point : « En plein accord avec l’OMS et l’UE, j’entends faire de la lutte contre ces pratiques illégales une priorité » (voir Lmdt du 20 mars 2017).
Roulements de tambours, Jupiter allait donc désembourber l’imbroglio. Depuis plus rien.
•• « Serait-ce une affaire de lobbying ? À Bruxelles, la Commission parait prendre un malin plaisir à justifier sa désastreuse réputation de foire aux lobbys. L’OMS insistait sur le fait de confier la traçabilité des paquets de clopes à un organisme indépendant, en vertu du vieil adage qui veut qu’on ne confie pas au renard la garde du poulailler. Mais l’UE milite ardemment pour une « solution mixte », permettant d’associer les professionnels du tabac. De quoi vous dégoûter de l’Europe …
•• « Entre autres solutions privilégiées par les eurocrates, celle de la start-up Inexto (voir Lmdt du 26 juin 2016). Son système de traçabilité, « Codentify », avait été mis au point par Philip Morris, leader mondial du tabac, puis partagé avec ses concurrents, avant d’être finalement revendu à un tiers – pour couper tout lien avec les fabricants : il s’agit de Jacques Veyrat, ex-bras droit de Robert Louis-Dreyfus et comme lui homme d’affaires à tout faire.
« Aucun acteur du tabac n’intervient dans notre gouvernance », jure à Libé Aurélien Tignol, patron d’Inexto. « D’autant que nos standards de traçabilité concernent également la pharmacie ou les alcools. » Dont acte ? Les doutes demeurent.
•• « Il serait grand temps de crever l’abcès, comme nous le résumé Éric Woerth, ex-ministre sarkozyste du Budget (voir Lmdt du 18 novembre 2016) : « la seule façon de lutter contre le marché parallèle du tabac, c’est la traçabilité. Il suffit de mettre en application la convention de l’OMS. L’indépendance du système va de soi, car l’impact du paquet à 10 euros sera gigantesque ».




