
Lieu de socialisation par excellence, institution emblématique des villes et villages de France, le bar-tabac est-il en voie de disparition ? La France a perdu 18 000 de ces établissements en vingt ans. L’essayiste Jean-Laurent Cassely leur a consacré une étude (voir 9 février et 2 mars 2025).
Nous reprenons un récent sujet de France Inter.
Imaginez, c’est dimanche matin, vous poussez la porte du Café des Sports. Au comptoir, ça parle fort. Soudain… silence. Tout le monde lève les yeux vers la télé, c’est le départ de la 5ème à Vincennes.
C’est ça, le bar PMU. Une institution française aussi emblématique que la baguette de pain. Pour comprendre d’où vient cette idée d’installer des guichets de paris hippiques au milieu des tireuses à bière, il faut remonter à la fin du 19ᵉ siècle. À l’époque, pour parier, il faut se rendre sur l’hippodrome. En dehors, ce sont des bookmakers clandestins qui prennent les paris dans les arrière-salles des cafés. En 1891, l’État les interdit et impose le principe du pari mutuel, quand les parieurs jouent les uns contre les autres, pas contre la banque.
Quarante ans plus tard, l’État autorise enfin les paris en dehors des champs de course et c’est comme ça que naît le Pari mutuel urbain, le PMU. Et tout ça avec une idée de génie ! On va mettre ces guichets dans le réseau social le plus puissant de France : les bistrots.
Et puis, il y a l’invention qui va tout changer. En 1954, André Carrus invente le tiercé. Le principe est aussi simple que brillant : trouver les trois premiers chevaux de la course. Le tiercé transforme le PMU. Des personnalités vont incarner cette mythologie, Léon Zitrone et Guy Lux, qui hurlent à la télévision l’arrivée des chevaux avec une passion dramatique. Et puis, plus tard, l’acteur hollywoodien Omar Sharif. Quand le docteur Jivago entre dans les bars PMU. Alors, d’où ça sort, le bar PMU ? De l’illusion qu’en l’espace d’une course, on peut changer de vie.
Un lieu idéalisé
« C’est un endroit souvent idéalisé par les gens qui ne le fréquentent pas, ou peu, ou pas assez, et c’est un endroit qui reste encore très populaire, dans tous les sens du terme », observe Jean-Laurent Cassely, fondateur du bureau de tendances Maison Cassely et auteur de l’étude La France des bars-tabacs.
Il insiste sur la plasticité de ces lieux, souvent mal compris.
« Ce qui est très intéressant, c’est que comme ce sont des commerçants indépendants qui les tiennent – souvent des couples –, le point de vente va très souvent s’adapter au quartier. » Il établit une comparaison avec McDonald’s ou Burger King. Les propriétaires de bars contractualisent avec PMU, donc il existe une charte, une certaine homogénéité en ce qui concerne l’activité de paris hippiques, mais l’expérience globale de l’établissement diffère selon la clientèle et le territoire. « Par exemple, dans un quartier bourgeois, vous auriez peut-être un côté cave à cigares. »
Un espace de sociabilité en déclin
Le bar PMU fonctionne sur plusieurs temporalités simultanées : il y a ceux qui restent des heures, ceux qui entrent acheter un paquet de cigarettes ou un ticket à gratter et ressortent, et ceux qui viennent y déjeuner en famille.
Cette superposition de flux en fait un lieu à part, ni tout à fait un bar, ni tout à fait un tabac.
Mais cette richesse sociale dissimule des lignes de fracture. La clientèle qui stationne reste majoritairement masculine et vieillissante : héritage d’une tradition de sociabilité masculine ancrée depuis les cercles républicains du 19ᵉ siècle. Paradoxalement, ce sont souvent des femmes qui tiennent ces établissements, notamment dans les zones rurales.
Jean-Laurent Cassely pointe également la solitude qui traverse ces lieux : « Il y a des gens qui sont seuls, qui ont envie de voir du monde », des habitués qui viennent moins pour parier que pour rompre l’isolement.
Il relie aussi le déclin de ces commerces à un basculement plus large : « Cette sociabilité tournée vers l’extérieur a diminué en faveur de la vie domestique. » Une « légende urbaine » voudrait que depuis les années 1960, le nombre de cafés en France soit passé de 400 000 à 40 000.
Entre nostalgie bobo, paris dématérialisés et concurrence du coffee shop
Le bar PMU fait face à une double pression.
D’un côté, la dématérialisation des paris sportifs attire les jeunes vers des plateformes en ligne, loin du comptoir.
De l’autre, l’essor des coffee shops propose une sociabilité alternative — sans alcool, plus féminine, plus « instagrammable ». Jean-Laurent Cassely observe néanmoins un phénomène inattendu : une fascination croissante pour ces bars chez des publics qui ne les fréquentent pourtant pas, sensibles à leur dimension « un peu vintage, un peu doudou ».
Des restaurants branchés ont même repris les codes esthétiques du PMU – sans les bornes de jeu – au point que certains journalistes culinaires les ont baptisés « néo-PMU » ou « fake PMU ».
Quant à la transmission de ces commerces, elle suit désormais de nouveaux chemins. Les patrons de cafés auvergnats, qui étaient à l’époque considérés comme des « travailleurs immigrés de Paris », les ont en partie revendus à des commerçants d’origine chinoise.
Les bars PMU continueront-ils à se réinventer, et quelle sera leur prochaine clientèle ?




