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5 Fév 2024 | Profession
 

La Française des Jeux projette de racheter le géant suédois Kindred pour 2,6 milliards d’euros (voir 22 janvier 2024). Une opération qui risquerait de «  déséquilibrer » gravement le secteur selon Nicolas Béraud, PDG du groupe français Betclic et président de l’Afjel, l’association française des jeux en ligne. Il sen explique dans La Tribune.

La Tribune : La FDJ veut devenir « un champion européen des jeux d’argent et de hasard ». Cela vient-il renforcer un acteur français où, à l’inverse, plier le match des parts de marché ?

Nicolas Béraud : C’est effectivement un gros deal. Il existait déjà des problèmes de distorsion de concurrence puisque la FDJ est positionnée sur des jeux exclusivement réservés à son monopole (loto, grattage) et, en plus, sur des jeux qui sont ouverts à la concurrence (paris sportifs en ligne, poker). Or, cela génère au moins deux problèmes pour le secteur. 

Le premier est qu’ils utilisent la marque « Parions Sport » pour le territoire de jeux sous son monopole mais aussi pour ceux ouverts à la concurrence. Résultat, lorsqu’ils s’affichent dans les 35 000 points de vente réservés pour leurs activités en monopole – dans lesquels les autres opérateurs de l’AFJEL ne peuvent pas aller -, ils font de la publicité pour leurs autres activités ouvertes à la concurrence. Et ce, à un moment où, depuis trois ans, on met aux autres opérateurs de plus en plus de contraintes sur la publicité. C’est la première grosse distorsion de concurrence.

La seconde se trouve en ligne, où les comptes des joueurs sont les mêmes que l’on joue sur les activités du monopole ou sur des jeux ouverts à la concurrence.  Ainsi, à un client qui joue au loto, la FDJ va lui proposer d’aller jouer sur ses activités des jeux ouverts à la concurrence. Ils utilisent leur base de données clients et les transfèrent à toutes leurs activités pour les booster. C’est du dumping.

Avec l’arrivée du groupe Kindred (Unibet en France), qui est déjà un leader, la part de marché de la FDJ dans l’Hexagone va considérablement augmenter en produit brut des jeux (PBJ), en paris sportifs en ligne, en poker… dans un contexte où il y avait déjà des distorsions. Les opérateurs de l’AFJEL s’inquiètent de cette transaction. Elle risque de déstabiliser l’équilibre du marché en France. Reste à savoir comment l’Autorité de la Concurrence va réagir à ce deal.

La Tribune : Quelles sont les conséquences pour les autres opérateurs ?

Nicolas Béraud : Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les résultats de la FJD sont en forte croissance. Il s’agit de la deuxième acquisition de la FDJ en France, après Ze Turf. Il y a un vrai problème d’équilibre des filières. 

C’est très compliqué pour les petits opérateurs d’exister et de gagner de l’argent. D’abord parce que pour eux, le cadre réglementaire est très lourd. Ensuite parce que le monopole de la FDJ est très puissant. Quand vous avez 35 000 points de vente, c’est une force marketing gratuite et la distorsion est énorme. Le marché s’est fragilisé depuis la loi Pacte (de 2019 autorisant la privatisation de la FDJ et son entrée en Bourse ndlr).

La Tribune : Quelles sont vos propositions ?

Nicolas Béraud : Ce que l’on demande à l’ANJ et aux pouvoirs publics, c’est qu’on rétablisse un équilibre « fair » (juste) entre tous les opérateurs et que les distorsions soient corrigées. La FDJ n’est pas la même marque lorsqu’elle s’affiche sur les activités concurrentes et, de même, elle ne saurait utiliser les mêmes comptes-joueurs.

Nous sommes aussi favorables à ce que l’on soit tous autorisés (opérateurs comme FDJ) à proposer des jeux de casino en ligne et des jeux de hasard, comme dans tous les autres pays européens. Cela permettrait de rééquilibrer la filière et aux petits opérateurs de se développer.

Le nombre de licences est passé de 43 lors de l’ouverture du marché (la loi du 12 mai 2010 relative à l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasard en ligne Ndlr), à 17 aujourd’hui. C’est un marché où il est très difficile de se développer face à la FDJ et aux contraintes réglementaires.

La Tribune : Comment faire reculer l’offre illégale des jeux d’argent et de hasard en ligne qui fait partie du paysage numérique en France, avec 1 241 sites internet et 106 applications mobiles dénombrés par l’ANJ ?

Nicolas Béraud : Le marché illégal est colossal. Il compte 3 à 4 millions de joueurs pour 1 à 2 milliards d’euros de PBJ, selon l’ANJ fin 2023. Or, ce qui est inquiétant, c’est la trajectoire. Le marché est en train d’exploser avec des acteurs qui sont basés au Curaçao, Chypre, ou autres paradis fiscaux. Ce sont des millions de joueurs à risque sur des sites illégaux, sans aucun contrôle, sans aucune protection. Il est vital d’assécher cette offre illégale.

Malgré les efforts de l’ANJ, on voit que la méthode ne marche pas. Dès lors, le seul moyen est de réglementer cette activité comme nous l’avons fait en 2010 avec sur les paris sportifs où il n’y a pas plus d’offres illégales. Il est urgent d’agir. On ne peut pas mettre des contraintes sur les sites autorisés sans que cela déporte des joueurs vers des sites illégaux. Il faut une réglementation qui délivre des agréments. Et l’ANJ doit contrôler afin notamment de lutter contre le blanchiment d’argent et la fraude.

La Tribune : Le marché est plutôt à l’heure de la concentration où les géants rachètent plus petits qu’eux. La tendance va-t-elle encore s’accentuer ?

Nicolas Béraud : La tendance à la consolidation est amorcée depuis quelques années. Il y avait beaucoup d’opérateurs en Europe. Comme dans d’autres secteurs, les petits sont progressivement rachetés. Au final, il ne restera plus que 3 à 5 opérateurs majeurs.

Il y a deux sociétés principales à l’œuvre sur cette consolidation en sur le Vieux continent : Flutter (qui possède les marques PokerStars, Skybet, Betfair…) et Entain (Bewin, Eurobet…) Il n’est d’ailleurs pas impossible que des groupes américains arrivent. En France, la tendance à la consolidation est plus récente (…)