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11 Juin 2026 | Profession
 

« Dans une précédente contribution, ici-même (voir le 5 juin), j’évoquais les buralistes comme le dernier lien.
Le dernier commerce ouvert lorsque les autres ont hélas tous fermé.
Le dernier endroit où l’on peut encore parler à quelqu’un plutôt qu’à un écran.
Depuis, une question revient : ok, mais toi, tu proposes quoi ? »

C’est ainsi que débute une tribune de Cyrille Geiger (formateur, consultant et entrepreneur / voir aussi les 21 mai et 27 avril).

« Je vais prendre le risque de répondre et je retiens comme base de calcul ma réalité médiane : 35 % (de marché parallèle de tabac / ndlr).
35 %
Plus de 10 milliards d’euros de recettes fiscales perdues, soit près d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires envolé pour les buralistes.

Et pourtant, l’État continue à demander toujours plus au réseau.
Plus de services, plus de responsabilités et plus de missions.
Mais gardons-nous d’une erreur : la productivité du buraliste n’est pas vraiment extensible au-delà de ses 70 heures par semaine, trop souvent bien réelles.

Dans beaucoup de territoires, exploiter un commerce de proximité relève déjà davantage du sacerdoce que de la logique économique.
Si la seule rentabilité guidait les décisions, beaucoup de rideaux seraient déjà baissés malgré les efforts soutenus de diversification du réseau.
Or les buralistes assurent déjà ce que personne n’a jamais réellement nommé : un service public du lien social.
Ils renseignent. Ils aident. Ils expliquent. Ils rassurent. Ils maintiennent une présence humaine là où même le guichet postal a disparu.

Pendant des décennies, les commissions tabac ont permis de financer bien davantage que la seule vente de tabac.
Elles ont aussi financé les amplitudes horaires, la présence dans les petites communes, l’accueil du public, le maintien de commerces dans des territoires où leur seule rentabilité économique était parfois déjà fragile.
En d’autres termes, elles ont financé – sans le dire – une partie de ce service public du lien social.
Et ça faisait partie du deal appelé « Contrat de gérance ».

Or ce modèle se fragilise parce que les volumes diminuent sous l’effet des politiques de santé publique, mais aussi parce qu’une part très significative de la consommation échappe au réseau officiel.
Que l’on retienne 18 %, 35 % ou davantage, le résultat est le même.
Les missions demeurent.
La présence demeure.
Mais leur financement s’efface progressivement et le modèle économique est très largement érodé.

C’est précisément pour cette raison que je suggère deux pistes.
La première concerne la rémunération.
Tous les buralistes sont des préposés de l’administration et obéissent aux règles de l’État. Ils ne peuvent être les seules victimes des choix faits (ou non) dans les ministères.
Dans un monopole dont plus de 80 % du prix du paquet revient à la collectivité, un point supplémentaire de rémunération représenterait environ 200 millions d’euros par an.
Ni un privilège. Ni un cadeau.
Une compensation très partielle des conséquences d’un marché parallèle que l’État n’est pas parvenu à contenir et laisse glisser.

La seconde concerne la proximité.
Je crois à une indemnité de présence territoriale.
Réservée aux communes rurales, aux communes de moins de 3 500 habitants, aux quartiers prioritaires de la politique de la ville et aux territoires frontaliers les plus fragiles.
Je propose un montant simple : 100 euros par jour d’ouverture.
Environ 13 000 points de vente concernés. Un coût voisin de 500 millions d’euros par an.
Présenté ainsi, le chiffre paraît important. Mais il ne financerait pas le tabac. Il ne financerait pas un chiffre d’affaires.

Il financerait le dernier comptoir de la République
Le modeste prix d’une présence. Le petit prix d’une porte ouverte.
Le prix raisonnable d’un service public du lien social assuré six jours sur sept, sans rendez-vous et au plus près des habitants.
Pour bien moins cher que de nombreuses niches fiscales existantes qui ne couvrent pas ce besoin d’humanité.

Je ne prétends pas détenir la solution mais juste alimenter la réflexion autour de la valeur du lien social.
Peut-être faudra-t-il combiner plusieurs approches, dont bien sûr une meilleure lutte contre le marché parallèle et l’élargissement de l’encadrement de la vente des produits nicotiniques.
Mais une chose me paraît certaine : dans certains territoires, tenir un commerce n’est déjà plus seulement un métier, c’est un engagement au service de son quartier ou de son village.
Et lorsqu’une présence devient indispensable à la vie d’un territoire, la question n’est plus seulement ce qu’elle rapporte mais ce que sa disparition coûterait.
Elle devient ce qu’elle évite de perdre.

Le coût du dernier comptoir de la République est-il réellement indécent ?
Ou sommes-nous simplement en train de découvrir la valeur réelle du lien social que nous avons longtemps considéré comme acquis au cœur de nos territoires ? »

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