
Le rapport KPMG affirme que 53,6 % des cigarettes consommées en France échappent désormais au réseau officiel des buralistes… (voir le 3 juin).
C’est ainsi que débute une tribune de Cyrille Geiger (formateur, consultant et entrepreneur / voir 21 mai et 27 avril) que nous reprenons.
… Le ministère de la Santé évoque quant à lui un chiffre proche de 20 %.
Comme dans les manifestations, nous avons donc deux comptages : 20 selon la police, 50 selon les organisateurs.
Et, comme souvent, la vérité se situe probablement quelque part entre les deux.
Alors soyons raisonnables et ne retenons ni le chiffre le plus bas, ni le chiffre le plus haut : prenons une hypothèse médiane : 35 %.
Si le marché légal du tabac représente environ 20 milliards d’euros et que celui-ci ne correspond plus qu’à 65 % de la consommation réelle, cela signifie que le marché total pèserait en réalité près de 31 milliards d’euros.
Le marché parallèle représenterait alors plus de 10 milliards d’euros. Plus de 10 milliards d’euros qui échappent au réseau officiel. Plus de 10 milliards d’euros qui échappent à la fiscalité française.
Plus de 10 milliards d’euros qui échappent aux contrôles, à la traçabilité, aux obligations légales et à l’action publique.
On peut discuter les chiffres mais on ne peut plus sérieusement discuter le phénomène.
Comment continuer à parler de politique de santé publique lorsqu’une part aussi importante de la consommation échappe aux circuits contrôlés par l’État ?
Comment continuer à parler de lutte contre le tabagisme lorsque des millions de paquets circulent en dehors du réseau auquel toutes les contraintes sont imposées ?
Comment continuer à parler de finances publiques lorsque l’État accepte de voir s’évaporer chaque année plusieurs milliards d’euros de recettes sur l’un des marchés les plus taxés de France ?
Que l’État accepte cette situation est son choix.
Enfin, ça devrait surtout être celui des électeurs.
Dans une démocratie, ce sont les citoyens qui arbitrent les choix politiques et qui décident, à chaque élection, des priorités qu’ils souhaitent voir défendues, à condition qu’ils en soient réellement informés.
Mais pourquoi les buralistes devraient-ils être les seuls à supporter les conséquences économiques de cette situation ?
Car les buralistes ne sont pas de simples commerçants. Ils sont les dépositaires d’un monopole d’État.
Ils signent un contrat de gérance. Ils paient un droit de licence.
Ils respectent des obligations strictes. Ils appliquent les réglementations.
Ils supportent les contrôles. Ils assurent la distribution d’un produit dont l’État fixe seul les règles.
En d’autres termes, ils respectent leur part du contrat.
Mais l’État respecte-t-il encore la sienne lorsque des volumes considérables quittent progressivement le marché officiel sans réaction à la hauteur des enjeux ?
Si l’on retient l’hypothèse d’un marché parallèle représentant 35 % de la consommation réelle, ce sont plus de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires qui ont quitté le réseau des buralistes.
Avec une rémunération moyenne de 8,35 %, cela représente près de 900 millions d’euros de rémunération brute qui ne sont jamais arrivés dans les caisses du réseau officiel des buralistes.
Près d’un milliard d’euros.
Rapporté aux 22 500 buralistes français, cela représente environ 40 000 euros par établissement.
Quarante mille euros.
Pour certains, cela représente un salaire, pour d’autres, un investissement et, pour beaucoup, la différence entre un commerce qui se développe et un commerce qui ferme.
Évidemment, ce calcul est volontairement politique et polémique, mais il pose une question légitime.
Pourquoi les buralistes devraient-ils subir seuls les conséquences économiques d’un phénomène que l’État reconnaît lui-même, même lorsqu’il en minimise l’ampleur ?
Et c’est là que le débat change de nature car, depuis plusieurs années, les pouvoirs publics expliquent que les buralistes sont devenus des acteurs essentiels du maillage territorial.
Et ils ont raison.
Dans des milliers de communes, les buralistes sont devenus bien plus que des vendeurs de tabac.
Ils sont commerçants d’utilité locale.
Ils assurent des services de proximité.
Ils accueillent des points de paiement.
Ils distribuent des colis.
Ils accompagnent des démarches administratives.
Mais surtout, ils maintiennent une présence humaine.
À l’heure où les plateformes remplacent les guichets, où les standards téléphoniques deviennent des serveurs vocaux, où les administrations renvoient vers des sites internet et où la numérisation éloigne parfois les citoyens les plus fragiles des services dont ils ont besoin, le buraliste reste souvent l’un des derniers interlocuteurs accessibles sans rendez-vous, sans mot de passe et sans écran.
Certes, il ne sait pas tout faire : il n’est ni assistant social, ni agent administratif, ni conseiller juridique.
Mais il possède une qualité devenue rare dans notre société.
Il est là. Chaque matin. Chaque semaine. Chaque année.
Il connaît les habitants. Il repère les absences inhabituelles, il écoute les inquiétudes, il oriente quand il le peut, il aide quand il le peut.
Et lorsqu’il ne peut pas résoudre un problème, il peut au moins entendre celui qui le rencontre.
Dans bien des territoires, cette présence discrète vaut davantage qu’un service.
Elle est du lien.
Et le lien social est probablement l’une des ressources les plus précieuses d’une société qui se fragmente chaque jour un peu plus.
Lorsque le bureau de tabac disparaît, ce n’est pas seulement un commerce qui ferme.
C’est parfois le dernier lieu où l’on peut encore parler à quelqu’un.
Le dernier lieu où un citoyen est accueilli sans rendez-vous.
Le dernier lieu où l’on rencontre un visage plutôt qu’une interface.
Le dernier lieu où la République possède encore un comptoir.
Alors posons la question autrement.
Si l’État considère qu’il ne peut pas, ou qu’il ne veut pas, récupérer les milliards d’euros qui échappent désormais au marché légal du tabac, pourquoi ne compenserait-il pas une partie de cette perte sous la forme d’une véritable prime de proximité ?
Après tout, les 900 millions d’euros de rémunération brute que le réseau perdrait dans notre hypothèse pourraient être alloués comme valeur économique d’un service territorial que les buralistes continuent d’assurer quotidiennement.
Cela peut paraître considérable.
Mais combien coûterait à l’État la création d’un réseau équivalent de structures publiques capables d’assurer les mêmes amplitudes horaires, la même proximité, la même présence humaine et le même maillage territorial ?
Probablement bien davantage.
Car derrière chaque bureau de tabac se trouve un commerçant qui investit ses propres capitaux, supporte ses propres charges, assume ses propres risques et assure pourtant une mission dont la collectivité bénéficie chaque jour.
Au fond, le véritable scandale n’est peut-être pas le marché parallèle.
Le véritable scandale est que l’État semble avoir intégré son existence comme une fatalité tout en laissant les buralistes assumer seuls ses conséquences.
Si le monopole n’est plus pleinement protégé, alors la mission de proximité doit être pleinement reconnue.
Si l’État renonce à une partie du marché qu’il avait confié aux buralistes, alors il doit compenser le service territorial que ces derniers continuent de rendre au pays.
Ce n’est ni une subvention, ni un privilège ni un cadeau.
C’est la contrepartie logique d’une mission d’intérêt général exercée quotidiennement par 22 500 entrepreneurs de proximité.
Et il est temps que ce débat s’invite dans la campagne électorale.
Car les buralistes ne demandent pas la charité.
Ils ne demandent pas un traitement de faveur.
Ils demandent simplement que l’État assume ses choix, mesure leurs conséquences et rende des comptes.




