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8 Août 2021 | Profession
 

Depuis 2019, le photographe Guillaume Blot écume les bistrots de France. À la réouverture des cafés, Le Monde l’a accompagné dans six d’entre eux.

Dans ses pages « L’été de l’époque » (édition 8 et 9 août), le quotidien s’est arrêté dans un bar-tabac à Reims … sous le titre « Sur la « scène » de L’Annexe, un duo de cafetiers bien accordé ». Extraits.

« Je suis dans le commerce par erreur. J’ai tout fait pour y échapper, au bistrot, mais je n’ai pas réussi ! J’ai même fait des études, vous savez, les Beaux-Arts de Reims. Mais ça m’a rattrapée. J’ai épousé un bistrotier »: Murielle avait 2 ans et demi la première fois qu’elle est entrée dans un bar : ses parents avaient repris une affaire. « Mon père, lui, était né dedans. »

« Un moment, il a fait autre chose, et puis il a eu besoin d’en reprendre un. » Besoin ? « Vous savez, quand on y est habitué, ça peut être dur de se retrouver sans rien à faire le samedi et le dimanche. Dans un bistrot, le week-end a un peu un air de fête. »

•• Murielle grandit sur un tabouret de comptoir, spectatrice et hôte de cette fête du quotidien. « D’un côté, j’aurais voulu rentrer dans la normalité. J’avais une vie totalement différente de celle de mes amis de lycée. »

De l’autre, elle n’arrive pas très bien à vivre sans : « vers 14-15 ans, quand mes parents ont eu une autre activité, j’ai fait un peu de déprime. Cette ambiance me manquait. L’odeur du bistrot, les bruits. Et puis, ça prend tellement de place dans la vie qu’on a du mal à se projeter autrement. »

Quelques tentatives de projection plus tard, Murielle retourne travailler avec sa mère dans un tabac-presse entre Reims et Vouziers. Dans le village d’à côté, un concurrent : William, qui tient un bar-tabac-pension. « En vrai, on se dépannait. On a appris à se connaître, et puis voilà … ». Et puis voilà : vingt-deux ans à travailler ensemble, sept jours sur sept. Elle a 57 ans, lui 52.

Depuis 2015, ils ont repris en gérance le bar-tabac à Reims, « une petite affaire en sommeil. Ça nous rassurait : c’est plus facile de réveiller une affaire que de reprendre un lieu en plein boom ». Depuis le confinement, ils y vendent des fruits et légumes frais cultivés par un producteur près de chez eux, dans les Ardennes.

•• Jour et nuit ensemble, week-ends compris : une certaine démesure conjugale.

« C’est sûr, il faut quand même bien s’accorder, parce qu’on travaille beaucoup. Les 35 heures, il n’est pas rare qu’on les fasse en trois jours. Avec William, on a plein de choses à se dire, mais on ne peut pas : on a toujours du monde ! On n’a même pas le temps de s’engueuler. »

William écoute, sert les habitués. Murielle le regarde, dit qu’il l’encourage à peindre, sa passion, et lui ménage des moments pour qu’elle puisse s’y consacrer. Mais le temps manque.

•• Murielle a rejoint William derrière le comptoir. Leurs gestes sont coordonnés, avec l’aisance de vingt ans de routine. Il y a un peu de monde, côté tabac comme dans la salle.

« Je suis moins timide derrière mon comptoir qu’à l’extérieur » dit-elle. « C’est peut-être une protection, mais je suis beaucoup plus à l’aise ici. En fait, c’est un peu comme une scène de théâtre. » Le couple se regarde. Bien malin celui qui pourrait dire lequel des deux acteurs de cette pièce-là est la vedette.