
Six anciens ministres de la Santé ont signé une tribune pour appeler à l’interdiction du tabac pour les générations nées après 2009 (voir 11 juillet 2026 / 6 juillet 2026-enjeux). Sébastien Boussois (du CNAM/Conservatoire national des Arts et Métiers/directeur de l’Institut géopolitique européen) leur oppose une question simple : avant de donner des leçons, ont-ils regardé leur propre bilan ? Entre postures symboliques, marché noir et expériences étrangères avortées, il démonte les illusions du « Generation Ban ».
C’est ainsi que débute une tribune de « Valeurs Actuelles » que nous reprenons.
Cinquante ans après la grande loi portée par Simone Veil contre le tabagisme, six anciens ministres de la Santé, Claude Évin, Roselyne Bachelot, Xavier Bertrand, Marisol Touraine, Agnès Buzyn et Aurélien Rousseau, ont signé une pleine page publicitaire dans Le Parisien pour célébrer cet héritage et appeler à franchir une nouvelle étape avec une « génération sans tabac ».
L’intention est respectable. Personne ne conteste que le tabac demeure l’une des premières causes de mortalité évitable dans notre pays. Mais derrière cette belle unanimité se cache une question plus dérangeante : la santé publique est-elle encore guidée par la recherche de l’efficacité ou est-elle devenue le terrain privilégié des postures, des symboles… et d’une certaine hypocrisie ? La santé publique mérite mieux qu’un concours de sophismes. Elle exige d’abord, au-delà des paroles vaines et creuses, de regarder les résultats obtenus avant de multiplier les déclarations de principe.
Le bilan avant les leçons
La santé publique ne se mesure ni au nombre de tribunes publiées, ni au nombre d’interdictions votées. Elle se mesure à des résultats concrets : une espérance de vie en bonne santé qui progresse, des inégalités d’accès aux soins qui reculent, des comportements qui évoluent durablement et une confiance retrouvée entre les citoyens et leurs institutions.
Les signataires expliquent aujourd’hui comment protéger les générations futures. C’est leur droit. Mais lorsqu’ils occupaient les plus hautes responsabilités, les défis sanitaires n’ont cessé de s’accumuler : explosion de l’obésité, progression du diabète, désertification médicale, pénuries chroniques de médicaments, affaiblissement de l’hôpital public.
Puis est venue la crise du Covid. Les Français ont découvert un État incapable de fournir des masques, dépendant de chaînes de production étrangères, multipliant les revirements et les messages contradictoires qui ont profondément entamé la confiance dans la parole publique. Une politique de santé ne repose pas uniquement sur des lois ; elle repose avant tout sur la crédibilité de ceux qui les portent.
Avant d’expliquer ce qu’il faudrait faire demain, encore faut-il accepter de regarder lucidement ce qui n’a pas été fait hier. En démocratie, la responsabilité ne disparaît pas avec la fin d’un mandat ou la reconversion dans un tout autre domaine. Elle accompagne ceux qui choisissent, des années plus tard, de revenir dans le débat public pour donner des leçons.
Une croisade sélective
Pendant que l’on concentre les projecteurs sur la cigarette, les maladies liées aux produits ultra-transformés explosent, les troubles psychiques des adolescents progressent, la sédentarité atteint des niveaux records, les addictions se multiplient et notre système de santé continue de manquer de moyens.
Il est évidemment plus simple de désigner un ennemi clairement identifié que de s’attaquer à des problèmes beaucoup plus complexes, qui mêlent alimentation, éducation, santé mentale, organisation des soins ou prévention. C’est pourtant là que se joue l’avenir sanitaire du pays. Une politique de santé cohérente ne choisit pas ses combats en fonction de leur rentabilité médiatique.
Le mirage du « Generation Ban »
Cette dérive apparaît aujourd’hui avec le projet de « Generation Ban » : pour une génération sans tabac ! C’est désormais la Caisse nationale d’assurance maladie qui propose d’interdire définitivement l’achat de cigarettes aux personnes nées après 2009, rejointe par six anciens ministres de la Santé visiblement soucieux de se racheter une conduite sur un bilan qu’ils n’ont pas assumé en leur temps. L’objectif affiché est simple : faire émerger une génération sans tabac et réduire les dépenses de santé futures. L’idée est séduisante (voir le 6 juillet 2026 / enjeux).
Cette loi tourne pourtant le dos aux 12 millions de fumeurs qui existent aujourd’hui. Aucun accompagnement supplémentaire. On légifère pour demain en abandonnant ceux d’aujourd’hui. Mais une politique publique ne se juge jamais à la noblesse de son intention. Elle se juge à son efficacité, à sa faisabilité et à son acceptabilité.
L’expérience internationale invite justement à la prudence. Présentée comme un laboratoire mondial, la Nouvelle-Zélande est revenue sur cette mesure après un changement de majorité. Les interrogations étaient connues : risque de développement du marché noir, difficultés d’application, contournements possibles et efficacité réelle d’une interdiction fondée uniquement sur la date de naissance.
Cette proposition soulève aussi une question de principe. Demain, deux citoyens majeurs pourraient ne plus disposer des mêmes droits uniquement parce qu’ils sont nés à quelques mois d’écart. Qu’on approuve ou non cette logique, elle mérite un véritable débat démocratique. Une démocratie ne devrait jamais transformer une intuition politique en vérité incontestable.
La tentation de l’interdiction plutôt que l’éducation et l’information
Cette évolution pose une question plus large. Si l’État peut interdire demain le tabac à une génération entière au nom de la prévention, où fixera-t-il ensuite la limite ? Les produits ultra-transformés ? Les boissons sucrées ? L’alcool ? D’autres comportements jugés à risque ?
L’histoire de la santé publique montre pourtant que les changements de comportement les plus durables reposent rarement sur la seule interdiction. Ils passent aussi par l’information, l’éducation, l’accompagnement, la prévention, l’accès aux soins et la responsabilisation des individus.
La prévention et l’information sont indispensables.
Mais une démocratie mature protège sans infantiliser, convainc avant d’interdire, évalue avant de généraliser et corrige lorsqu’une mesure ne produit pas les résultats attendus. La loi Veil fut une immense loi de santé publique. Elle a profondément changé les comportements et sauvé des centaines de milliers de vies. Cinquante ans plus tard, son héritage mérite mieux qu’une instrumentalisation politique.
Les Français n’attendent pas de grandes déclarations solennelles. Ils attendent une politique sanitaire cohérente, fondée sur les preuves, capable de regarder l’ensemble des défis sanitaires plutôt que de multiplier les mesures les plus médiatiques.
La santé publique ne se mesure ni au nombre de tribunes publiées, ni au nombre d’interdictions votées. Elle se mesure à des résultats concrets : une espérance de vie en bonne santé qui progresse, des inégalités d’accès aux soins qui reculent, des comportements qui évoluent durablement et une confiance retrouvée entre les citoyens et leurs institutions.
(Voir aussi les 20 juillet et 19 juillet / Interdiction générationnelle)




