
Alors qu’un décret interdit désormais de fumer sur les plages, dans les parcs ou près des écoles (voir les 1er juillet et 29 juin), l’avocat Julien Nava dénonce – sur le JDD.fr – une mesure antisociale qui, sous couvert de santé publique, accentue les inégalités entre les fumeurs des classes populaires et les privilégiés, à l’abri des contrôles.
Par décret n° 2025-582 du 27 juin 2025, entré en vigueur le 1er juillet 2025, les parcs, les abribus, les abords des écoles et les plages rejoignent la liste des lieux où il est désormais interdit de fumer.
Et ce, nous dit-on, « afin de limiter l’attractivité du tabac, notamment auprès des jeunes ».
Cinq jours avant les grandes vacances nationales, les commissariats de France ont donc pris connaissance de cette nouvelle mission estivale qui, par la modification du code de la santé publique, particulièrement de son article R. 3512-2, consistera notamment à notifier une contravention de quatrième classe – 135 euros – à tout contrevenant.
Catherine Vautrin, ministre du Travail, de la Santé, des Solidarités et des Familles, a habilement justifié cette mesure en déclarant que, « là où il y a des enfants, le tabac doit disparaître ».
Argument pragmatique s’il en est. Un examen attentif du texte révèle néanmoins, à mon sens, bien une contradiction dans l’intention présumée du législateur.
En effet, si cette interdiction entend s’appliquer sans distinction aux « plages », une observation simple du littoral fait déjà apparaître que les contrôles devront a priori être plus nombreux et la surveillance plus stricte sur les plages publiques que sur les privées !
Fumer devient une infraction pour les uns, un privilège discret pour les autres
Cette réglementation s’inscrit donc dans une logique antisociale, qui invite à légiférer sur les comportements des plus modestes tout en préservant les privilèges des nantis. Sur les plages municipales de Marseille, Nice ou Cannes, les agents municipaux et les forces de l’ordre verbaliseront consciencieusement des travailleurs en congé qui n’ont d’autre choix que ces espaces publics pour leur loisir.
Force est d’ailleurs de constater, selon des statistiques publiées par le même ministère de la Santé, que le nombre de fumeurs est plus élevé parmi le tiers de la population dont les revenus sont les plus bas (33,6 %) : parmi les 18-64 ans, le nombre de fumeurs quotidiens est nettement plus élevé parmi les personnes au chômage (42,3 %), que parmi les actifs occupés (26,1 %) ou les étudiants (19,1 %).
Une morale sociale déguisée
En outre, de manière tout à fait insidieuse, et par le seul effet de lois inutiles, la simple richesse arrogante se transformera en luxe de la transgression : car on imagine mal comment les contrevenants d’un « beach club » de Saint-Tropez, d’un établissement privé de Juan-les-Pins ou d’une concession haut de gamme de Deauville se verront demander d’éteindre leurs cigares cubains à 50 euros, eux qui payent déjà cher le prix de la discrétion…
Par extension, ce type de législation nécessairement inégalitaire dans la pratique révèle, de manière plus grave encore, la méconnaissance de ce que le tabac représente pour les plus fragiles : « un ciment d’amitié et l’articulation d’une conversation » – nous dit de façon très juste le philosophe Nathan Devers. Là où, selon Jaurès, « la Nation est le bien de ceux qui n’en ont pas », la cigarette devient le luxe de ceux qui ont déjà tout.
Voici en somme comment se dessine une géographie de l’interdit qui, en plus d’appuyer sur la tête de ceux qui se noient, infantilise ceux qui restent.
Si, selon un sondage commandité par la Ligue contre le cancer, six Français sur dix (62 %) étaient favorables à une plus large interdiction de la cigarette dans l’espace public, la loi ne peut devenir un instrument de distinction sociale sans perdre sa légitimité démocratique.
D’ailleurs, si notre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen garantit la « liberté de pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui », nos responsables politiques doivent pouvoir garantir le droit de fumer en invitant ceux qui ne fument pas à respecter ceux qui fument, et inversement.
Pour autant, plus fondamentalement, une telle approche coercitive ne fait que révéler une conception appauvrie de la citoyenneté, incapable de résoudre le problème pour les générations qui viennent. Plutôt que d’inviter les citoyens à exercer leur esprit de civisme et leur responsabilité collective, cette interdiction généralisée ne découragera pas le fumeur solvable et privera injustement celui qui ne l’est pas.
D’un lieu de détente à la surveillance
Cette logique de contrainte systématique détruit les fondements mêmes du « vivre-ensemble » démocratique : au lieu d’encourager le dialogue, la négociation et le respect mutuel entre fumeurs et non-fumeurs, elle impose une séparation artificielle qui invite chacun à ignorer l’autre.
Les fumeurs deviennent des contrevenants en puissance, les non-fumeurs des victimes potentielles, et tous perdent l’occasion d’apprendre à cohabiter dans le respect des différences.
Cette infantilisation des rapports sociaux prive la société d’un apprentissage essentiel : celui d’une civilité négociée. Quand l’État se substitue au dialogue citoyen pour régler les conflits d’usage, il appauvrit la démocratie et affaiblit la capacité collective à résoudre les tensions par la discussion et le compromis.




