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24 Avr 2025 | Observatoire
 

Fumer nuit à la santé des personnes et de lenvironnement mais aussi, plus globalement, à celle des sociétés humaines, expliquent deux professeurs de pneumologie –  Thomas Similowski (hôpital Pitié-Salpêtrière, chargé de mission pour la Fondation du souffle) et Nicholas Hopkinson (Imperial College of London, directeur médical de la fondation Asthma + Lung UK) – dans une tribune au Monde.fr. Selon eux, au travers dune dépendance qui commence trop souvent dès lenfance, le tabac sattaque à toutes les formes de libertés. Extraits.

•• (…) Le tabac tue, asphyxie, handicape ses consommateurs – 1,25 milliard dans le monde, 12 millions en France (31 % des 18-75 ans) – et leurs proches – jusqu’aux enfants au berceau. L’industrie cigarettière pollue, détruit, empoisonne les milieux naturels. Mais comprend-on que le tabac nuit aussi à la santé commune qui articule santé humaine, santé des écosystèmes et santé des sociétés ? 

Une société en bonne santé garantit des droits partagés, un accès équitable aux ressources et l’absence de violences structurelles, définies comme « les contraintes qui grèvent le potentiel d’un individu ou d’un groupe du fait même des structures et institutions ».

Elle conditionne les santés humaine et environnementale. Et elle ne se construit pas à coups de recettes palliatives mais par des trajectoires nouvelles, des ruptures de cadre, des révolutions comportementales. Et par le refus lucide des faux « états de fait ».

•• Comment le tabac s’attaque-t-il à la santé des sociétés ?

D’abord en les appauvrissant globalement. En France, 39 milliards d’euros de produit intérieur brut (PIB) sont perdus chaque année du fait de ses effets sur la productivité de ses victimes (santé physique, santé mentale – très souvent – carrières écourtées par le handicap ou la mort). À l’échelle mondiale, on parle de 2 000 milliards d’euros. À cela s’ajoutent les coûts de santé directs. Tout cet argent pourrait contribuer à plus d’équité, de prospérité, à de meilleurs services publics.

Ensuite, au travers des violences structurelles imposées aux personnes.

• Premier exemple, les cultivateurs : ils sont quasiment tous dans des pays pauvres, souvent aux champs avec leurs enfants, malades du contact cutané avec la nicotine. Ils deviennent rapidement prisonniers du tabac selon un schéma bien connu : des revenus corrects au début, à la fin des terres qui ne peuvent plus accueillir autre chose et ne nourrissent ni famille, ni voisins, ni personne.

• Deuxième exemple : les consommateurs, fumeurs ou fumeuses. Le plus souvent issus des catégories les moins favorisées, ils s’appauvrissent davantage chaque jour. Au Smic, un paquet par jour, c’est trois mois de salaire vaporisés par an. Une contrainte qui limite très inéquitablement le potentiel des individus. 

• Troisième exemple : les malades. Trois millions et demi de personnes vivent avec une bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO) en France mais qui en a une image claire ? Beaucoup mènent une vie rétrécie par ce souffle qui manque ; 200 000 dépendent d’oxygène à domicile. On l’ignore, le sous-estime, le stigmatise implicitement ou explicitement. Pas de « Fumer asphyxie » sur les paquets de cigarettes. L’invisibilisation de la souffrance respiratoire engendre une double injustice, matérielle (accès aux soins dégradé) et épistémique (« ne parlons pas de ce souffle qui dérange »). Une terrible violence structurelle.

•• Que faire ? Changer dangle.

Il est évidemment essentiel de continuer à avertir et informer, à rendre l’accès au tabac difficile, à refuser toute forme de valorisation, à accompagner le sevrage, à dépister les maladies, à améliorer l’accès aux soins, à ramasser les mégots. Mais cela ne suffira pas à arracher les racines du mal.

Nos sociétés doivent prendre conscience que lindustrie du tabac les empoisonne en tant que telles. Et de là en tirer la volonté daffronter le véritable ennemi, plutôt que ses victimes. Au Royaume-Uni, on dit : « No One Starts, Everyone Stops, No Profit in Tobacco » (« personne ne commence, tout le monde arrête, pas un sou pour l’industrie du tabac »).

 Pour réellement empêcher les cigarettiers de faire des profits, et de s’en servir pour résister à la pression, il faut d’abord renoncer à la complaisance institutionnelle dont ils bénéficient encore trop souvent. Exigeons-le de nos gouvernants.

La ratification par la France de la Convention-cadre antitabac de lOMS, qui cible fortement lindustrie du tabac, est un pas dans la bonne direction. Nous devons viser pour nos enfants une société qui, par la raison et par la loi, aura banni le tabac sous toutes ses formes – cigarettes électroniques et autres « machins » ne sont qu’un piège de plus – et aura évité une autre catastrophe environnementale.

En attendant, il est urgent de les éduquer dès le plus jeune âge aux dangers globaux du tabac. Et dès maintenant, chacun peut agir, en luttant contre les multiples formes dinvisibilisation : par l’écoute, la sollicitude, la solidarité avec ceux qui, encore une fois, sont les victimes dun empoisonnement et dun emprisonnement délibérés.