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4 Mai 2026 | Institutions
 

Peut-on vraiment interdire le tabac à toute une génération ? C’est en tout cas le pari ambitieux lancé par le Royaume-Uni.
Le 20 avril dernier, le Parlement britannique a adopté le projet de loi interdisant aux personnes nées à partir du 1er janvier 2009 d’acheter des produits en contenant, sur tout le territoire, y compris lorsque celles-ci auront atteint la majorité (voir le 22 avril et 24 avril).
En cas d’infraction, les consommateurs ne seront pas sanctionnés.
En revanche, les commerçants qui enfreindraient la loi en vendant du tabac ou des produits associés, comme les feuilles à rouler, risqueront une amende équivalente à 230 euros.
Pour Le Point, le professeur Amine Benyamina, chef du service de psychiatrie et d’addictologie à l’hôpital Paul-Brousse et président de l’association Addictions France (voir le 26 juin 2025), analyse la portée de cette loi.
C’est ainsi que débute un entretien (avec Maïlys Brunel) publié sur le site de l’hebdomadaire Le Point que nous reprenons.

Le Point : Qu’est-ce que vous inspire la décision du Royaume-Uni d’interdire la vente de tabac aux personnes nées après 2008 ?

Amine Benyamina : Je pense qu’elle est audacieuse, très clairement, mais intéressante.
Il y a une portée symbolique forte : d’emblée, on positionne une génération et une société sans tabac fumé. Je dis bien tabac fumé, parce que les Britanniques ont échappé à la lutte contre la nicotine comme seul ennemi. En France, on a encore ce débat qui n’est pas réglé.

Le Point : A-t-on déjà des données ou des expériences comparables dans d’autres pays pour en mesurer l’impact ?

Amine Benyamina : Pas vraiment. L’Australie est restée au milieu du gué sur son interdiction, on ne sait pas encore ce que ça donne. Il y a aussi les Maldives (voir 2 mai 2025), mais c’est plus facile dans un archipel ou dans un pays avec un système politique différent du nôtre.

Le Point : Dans quelle mesure le tabac reste-t-il aujourd’hui une substance addictive chez les adolescents et les jeunes adultes ?

Amine Benyamina : Sur vingt ans, les données montrent une baisse continue, notamment en France par rapport à d’autres pays européens. C’est le fruit de plusieurs facteurs : une nouvelle génération moins attirée par le tabac, l’alcool ou le cannabis, et des politiques publiques efficaces – limitation de la présence du tabac dans l’espace public, fiscalité, etc.

Mais il reste deux points de blocage. D’une part, le tabagisme dans les populations les moins favorisées, souvent en périphérie des grandes zones urbaines. Et d’autre part, la cible que représentent les jeunes pour l’industrie de la nicotine.

Le Point : Une interdiction fondée sur l’année de naissance peut-elle réellement modifier les trajectoires d’entrée dans l’addiction ?

Amine Benyamina : Son impact réel reste incertain pour l’instant : personne ne peut affirmer que « ça va marcher ». On peut simplement se dire « pourquoi pas ? ». En revanche, une chose est claire : seule, cette mesure ne suffira pas. Elle doit s’inscrire dans une stratégie globale, avec des professionnels formés et considérer les substituts nicotiniques comme un outil de réduction des risques. L’accompagnement des consommateurs doit aussi être personnalisé. Côté prévention, plusieurs leviers existent déjà : le Mois sans tabac, le paquet neutre, ou encore des campagnes ciblées vers les jeunes.

Mais il faut également encadrer le vapotage, renforcer la lutte contre la contrebande et mieux contrôler la vente chez les buralistes, qui ne respectent pas toujours les interdictions. C’est l’ensemble de ces actions, cohérentes entre elles, qui pourra donner une réelle efficacité à cette mesure.

Le Point : Le fait de rendre ce produit inaccessible légalement suffira-t-il à empêcher la consommation, ou faut-il s’attendre à des contournements ?

Amine Benyamina : Toute interdiction génère de la contrebande et des effets collatéraux. L’enjeu, c’est de limiter ces effets et d’avoir une politique harmonisée, notamment à l’échelle européenne. La Grande-Bretagne est à deux heures de train… Les politiques nationales se heurtent toujours aux réalités frontalières. Alors une harmonisation des lois est essentielle.

Le Point : Ces contournements pourraient-ils se traduire par un transfert vers d’autres substances, comme le vapotage – dont la part est en forte progression en France, selon l’Observatoire français des Drogues et des Tendances addictives ?

Amine Benyamina : Non, parce que je pense qu’on ne parle pas des mêmes publics. L’industrie de la nicotine – l’ancienne industrie du tabac – cible des consommateurs naïfs, notamment les jeunes. Ce ne sont pas les fumeurs actuels qui utilisent la nicotine vapotée pour arrêter.

Le Point : La mesure adoptée au Royaume-Uni peut-elle générer une forme de stigmatisation ou de frustration chez les jeunes concernés ?

Amine Benyamina : Je ne crois pas. J’ai l’habitude de travailler avec des jeunes de 15 à 23 ans. On les a interrogés récemment dans un groupe de réflexion, et ils sont plutôt favorables à des interdictions massives.

Le Point : La France pourrait-elle envisager une loi similaire ?

Amine Benyamina : Je l’espère en tout cas. Les conditions de mise en œuvre restent à définir, mais c’est envisageable. Après, je reste aussi plutôt pessimiste pour la France. Beaucoup d’interdictions sont régulièrement violées et mal respectées : sur les terrasses, sur les plages… Ce sont parfois des mesures un peu marketing, car les buralistes et l’industrie du tabac restent très influents auprès des décideurs politiques.

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