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8 Jan 2026 | Trafic
 

Stock de tabac de contre-façon saisi à Nantes

L’audience des cinq ressortissants russes arrêtés fin septembre, soupçonnés d’avoir alimenté un vaste trafic de cigarettes de contrebande entre Angers, Nantes et Lorient, se tiendra finalement le 11 février 2026.
Ce renvoi met en lumière un phénomène désormais massif : la France est devenue le premier pays européen consommateur de cigarettes illicites, un marché noir qui explose à mesure que les prix officiels augmentent (voir 22 novembre 2025).
C’est ainsi que débute un article de Laura Évangélique sur le site magazine-économie que nous reprenons.

Mercredi 19 novembre, cinq hommes de nationalité russe, originaires de Tchétchénie et âgés de 28 à 35 ans, ont comparu devant le tribunal correctionnel de Nantes. Poursuivis pour association de malfaiteurs, importation en contrebande et en bande organisée de tabac, ainsi que pour blanchiment d’argent, ils sont au cœur d’une enquête de deux ans. Trois sont placés en détention provisoire, deux sous contrôle judiciaire.

Le procès a été renvoyé afin d’intégrer de nouveaux éléments, notamment l’analyse de nombreuses conversations téléphoniques – parfois rédigées en cyrillique – et l’examen de vidéos où apparaissent des armes. Les quantités de cigarettes saisies donnent l’ampleur du dossier : 25 500 cartouches, soit plus de cinq tonnes de Marlboro, Rothmans et Winston introduites de Pologne et d’Allemagne lors de voyages réguliers.

Revendue environ 21 euros la cartouche, la marchandise alimentait un réseau étendu, des Pays de la Loire jusqu’à la Bretagne. Le cigarettier Philip Morris, partie civile, estime le préjudice pour l’État à 2,7 millions d’euros.

Trafic organisé : la fin du mythe du « petit revendeur »

Pour Daniel Bruquel, chef du service prévention du commerce illicite chez Philip Morris France, cette affaire illustre la professionnalisation du marché noir. Il affirme : « on n’est pas sur des trafiquants de bas étage. »

Le réseau fonctionnerait comme une véritable structure de grossistes, disposant de capacités de stockage, de transport et de distribution, avec un maillage de revendeurs allant des épiceries de nuit aux vendeurs à la sauvette, en passant par les réseaux sociaux. Le bénéfice pour les trafiquants avoisinerait 10 euros par cartouche écoulée.

Cette stratégie fiscale, souvent saluée pour son impact sanitaire — la France compte quatre millions de fumeurs quotidiens de moins qu’en 2014 — a toutefois un effet collatéral majeur : l’explosion du marché noir.

Près d’une cigarette sur deux consommée en France en 2024 (49,4 %) n’est plus issue du réseau officiel, selon une étude KPMG.
Cela représente 24,7 milliards d’unités, un record en hausse de 13 % en un an et de 60 % depuis 2020.
À elle seule, la France concentrerait près de la moitié des volumes illégaux consommés dans l’Union européenne (18,75 milliards de cigarettes).
La concurrence frontalière amplifie encore cette dynamique. En Espagne, au Luxembourg ou en Andorre, les prix demeurent nettement plus attractifs. En Catalogne, une cartouche vendue 50 euros s’achète 130 euros en France.

Cette stratégie fiscale, souvent saluée pour son impact sanitaire — la France compte quatre millions de fumeurs quotidiens de moins qu’en 2014 — a toutefois un effet collatéral majeur : l’explosion du marché noir.

Pour ceux qui ne franchissent pas les frontières, l’approvisionnement se fait désormais dans la rue, dans certaines épiceries ou via les plateformes numériques. À 13 euros chez le buraliste contre environ 5 euros sur Snapchat, la tentation est forte. « On assiste à une normalisation du geste », alerte Daniel Bruquel.
Les buralistes, qui ont perdu près de 10 000 points de vente en vingt ans, voient leur rôle fragilisé. Philippe Glory, président départemental en Loire-Atlantique, rappelle qu’après la crise sanitaire, une étude estimait déjà que « 20 % des produits consommés en France relevaient du marché illégal », un seuil aujourd’hui largement dépassé.

Le manque à gagner fiscal lié à la contrebande de tabac atteindrait près de 10 milliards d’euros par an. Cette estimation inclut également les nouveaux produits nicotiniques — puffs et sachets de nicotine (pouches) — très présents sur le marché noir depuis leur interdiction.

Vers une justice plus offensive ?

Pour les spécialistes du secteur, le jugement attendu en février 2026 pourrait constituer un signal important. Daniel Bruquel espère une réponse « à la hauteur », estimant que la contrebande de tabac devrait être traitée avec les mêmes moyens que le trafic de stupéfiants, tant les circuits criminels se recoupent.

L’affaire des cinq ressortissants russes rappelle en tout cas une réalité désormais difficile à ignorer : le marché noir du tabac n’est plus marginal. Il représente aujourd’hui un système économique parallèle, structuré, rentable et profondément enraciné en France.

Une dynamique qui interroge l’efficacité des politiques de lutte contre le tabagisme et pourrait relancer le débat sur la stratégie fiscale et la régulation des produits nicotiniques.