
La plateforme Nicotine World organise, ce 9 juin à Paris, le troisième colloque du forum de la francophonie sur la nicotine (voir 2 juin 2026, 25 février 2026 et 30 mai 2025).
Jean-François Douenne, cofondateur de la plateforme Nicotine World, répond à des questions sur cet événement.
L’an dernier, vous aviez déjà réuni des professionnels de santé autour de la réduction des risques liés au tabac. Qu’est-ce qui a évolué depuis cette première édition parisienne ?
Jean-François Douenne : La première édition parisienne était l’édition fondatrice du Forum. Nous avions réussi à réunir autour d’une même table des médecins, des responsables politiques, des addictologues, des chercheurs, des travailleurs sociaux, des représentants d’associations de consommateurs, des consommateurs et des professionnels du secteur.
Depuis, le sujet de la réduction des risques a pris de l’ampleur. De plus en plus de professionnels de santé constatent sur le terrain que certains fumeurs arrivent à sortir du tabac grâce à la vape ou grâce à d’autres alternatives nicotiniques.
Mais dans le même temps, le débat s’est aussi durci. On voit monter des approches très prohibitionnistes sur certains produits. Mais interdire ne règle pas les problèmes.
Notre objectif reste le même : parler de santé publique de manière concrète et regarder ce qui fonctionne réellement pour faire reculer le tabagisme.
Pourquoi avoir choisi cette année le thème du craving, des habitudes et de la dépendance ? Est-ce aujourd’hui l’un des principaux angles morts dans la lutte contre le tabagisme ?
Jean-François Douenne : Oui, je pense que c’est un angle mort important. Pendant longtemps, le débat s’est concentré principalement et presque uniquement sur la nicotine elle-même.
La dépendance au tabac est bien plus complexe. Il y a le geste, les habitudes, les rituels sociaux, le stress, le plaisir, les automatismes du quotidien.
Le craving (impulsion addictive) est souvent ce qui fait rechuter les fumeurs. Si on ne comprend pas cette réalité-là, on passe à côté d’une grande partie du problème.
Avec ce forum, nous voulons remettre l’humain au centre des discussions. La réduction des risques n’est pas une théorie abstraite, c’est une approche qui part de la réalité des comportements et des difficultés rencontrées par les fumeurs adultes.
Le Forum francophone sur la nicotine en est désormais à sa troisième édition européenne. Quel bilan tirez-vous de cette dynamique francophone autour des questions de nicotine et de réduction des risques ?
Jean-François Douenne : Le bilan est pour moi assez encourageant. Il existe aujourd’hui une vraie attente dans le monde francophone pour avoir des échanges ouverts et scientifiques sur ces sujets.
Le Forum a permis et permet de faire dialoguer des univers qui se parlent encore trop peu : médecins, chercheurs, décideurs publics, associations, consommateurs et acteurs économiques.
Nous ne sommes pas là pour imposer une pensée unique. Nous voulons créer un espace de discussion sérieux autour des alternatives au tabac combustible.
Quand on regarde certains pays comme la Suède ou le Royaume-Uni, on voit que des politiques de réduction des risques pragmatiques peuvent produire des résultats très importants sur la baisse du tabagisme. Il est donc important de pouvoir étudier ces expériences sans caricature.
Les débats autour des produits nicotiniques alternatifs restent très polarisés. Quel rôle souhaitez-vous faire jouer au Forum dans ce débat ?
Jean-François Douenne : Le Forum doit justement permettre de sortir des caricatures. Aujourd’hui, dès qu’on parle de vape ou de sachets de nicotine, les positions deviennent souvent très idéologiques. Pourtant, la vraie question devrait être simple : comment réduit-on les maladies et les décès liés au tabac combustible ?
Évidemment, aucun produit contenant de la nicotine n’est anodin. Mais il faut aussi comparer honnêtement les niveaux de risques. Nous défendons une approche de santé publique basée sur la science, le dialogue et la réduction des risques.
Concernant les sachets de nicotine, on voit bien les limites de certaines politiques actuelles. Certaines organisations comme le CNCT et certains responsables politiques se félicitent des interdictions, mais le problème de fond n’est pas réglé.
Quand un produit disparaît des circuits encadrés, il ne disparaît pas forcément des usages, il bascule automatiquement vers des réseaux parallèles sans contrôle, avec tous les dangers que cela implique… c’est une position radicale qui ne règlera rien.
On l’a vu dans d’autres domaines : créer un marché noir ne protège pas les consommateurs. Nous défendons au contraire un cadre réglementaire strict, responsable et contrôlé.
Le rôle que l’on désire faire jouer au forum est donc d’encourager un débat responsable, ouvert et pragmatique, afin de construire des cadres réglementaires stricts, cohérents et réellement efficaces pour la santé publique, plutôt que des interdictions que l’on constate aujourd’hui contre-productives.
Cette édition s’adresse avant tout aux médecins et professionnels de santé. Selon vous, quelles sont aujourd’hui leurs principales interrogations ou résistances concernant la réduction des risques ?
Jean-François Douenne : Aujourd’hui, beaucoup de professionnels de santé expriment avant tout un besoin d’informations claires, actualisées et scientifiquement fondées.
Les interrogations portent souvent sur les effets à long terme des produits alternatifs, le rôle de la nicotine elle-même, les risques liés au double usage, ou encore la nécessité absolue de protéger les mineurs.
Il existe aujourd’hui, en France, une certaine réticence culturelle vis-à-vis de la réduction des risques appliquée au tabac et à la nicotine. Pourtant, cette approche est déjà reconnue et utilisée dans de nombreux domaines de santé publique. L’enjeu n’est donc pas de banaliser ou de promouvoir la nicotine, mais d’accompagner les fumeurs adultes vers des alternatives susceptibles de les éloigner du tabac combustible, qui demeure de très loin la forme de consommation la plus nocive.
Le rôle du Forum est précisément de créer un espace de dialogue et d’échange entre médecins, chercheurs, décideurs publics et acteurs de terrain, afin de dépasser les idées reçues et de permettre des décisions éclairées, basées sur les faits et l’intérêt de la santé publique.
Depuis la précédente édition, avez-vous constaté une évolution du regard des autorités sanitaires ou du corps médical sur les stratégies de sortie du tabac par la réduction des risques ?
Jean-François Douenne : Oui, progressivement.
Sur le terrain, beaucoup de médecins voient bien que certains patients arrêtent réellement de fumer grâce à la vape ou grâce à d’autres alternatives.
Les mentalités évoluent donc peu à peu, même si le débat reste encore très tendu en France.
Je pense qu’il faut sortir des oppositions systématiques et revenir à une approche réaliste de santé publique : qu’est-ce qui permet concrètement de réduire le nombre de fumeurs et les maladies liées au tabac ?
Quels profils d’intervenants avez-vous souhaité réunir cette année, et pourquoi était-il important d’avoir des regards internationaux et francophones croisés ?
Jean-François Douenne : Nous avons voulu réunir des profils très variés : médecins, addictologues, chercheurs, travailleurs sociaux, représentants associatifs, professionnels du secteur, mais aussi cette année des responsables politiques.
C’était important pour nous parce que les décisions réglementaires ont un impact direct sur la santé publique et sur les consommateurs.
Nous avons également souhaité avoir des regards internationaux, car certains pays ont déjà plusieurs années de recul sur les politiques de réduction des risques.
Et comme les décisions sur ces sujets se prennent aussi de plus en plus au niveau européen, il nous semble essentiel que les acteurs francophones puissent participer pleinement à ces discussions.
L’an passé, vous aviez regretté le fait que les associations de défense des consommateurs n’aient pas donné suite à votre invitation. L’ont-elles fait cette année ? Qu’en espérez-vous ?
Jean-François Douenne : Nous continuons à tendre la main aux associations de consommateurs parce qu’elles ont toute leur place dans ce débat.
Les premiers concernés restent quand même les anciens fumeurs et les utilisateurs de ces alternatives, et leur expérience mérite d’être entendue… c’est important pour nous.
Je suis également convaincu que le dialogue sera toujours plus utile que les caricatures ou les oppositions systématiques. Les débats n’avancent jamais lorsqu’ils restent enfermés dans l’entre-soi.
Notre ambition cette année est aussi de favoriser davantage d’échanges, de créer des passerelles entre des acteurs qui se parlent trop peu, et d’ouvrir un espace de discussion là où certains considèrent encore les positions comme irréconciliables.
Quels seront, selon vous, les moments forts ou les annonces marquantes de cette édition 2026 à Paris ?
Jean-François Douenne : Les échanges autour du craving et des mécanismes de dépendance seront probablement parmi les temps forts du Forum, parce qu’ils touchent directement à la réalité du sevrage tabagique.
Les discussions autour des conséquences des interdictions seront également importantes, notamment sur le développement des marchés parallèles et des produits non contrôlés.
Et puis il y aura aussi des retours d’expérience internationaux très intéressants sur les politiques qui ont permis de faire réellement baisser le tabagisme dans certains pays.
Après Paris et la Suisse, voyez-vous ce Forum devenir un rendez-vous européen incontournable sur les questions de nicotine, de tabac et de réduction des risques ?
Jean-François Douenne : Notre priorité aujourd’hui est avant tout d’installer un véritable espace de débat en France, en travaillant étroitement avec nos partenaires francophones. Nous voulons contribuer à faire émerger des échanges plus ouverts, plus apaisés et davantage fondés sur la science autour des questions liées au tabac, à la nicotine et à la réduction des risques.
Mais évidemment, si le Forum parvient à créer cette dynamique et à susciter un intérêt plus large, alors nous serions très heureux qu’il prenne progressivement une dimension européenne.
Les enjeux de santé publique dépassent largement les frontières nationales, et il est essentiel que les différents pays puissent partager leurs expériences, leurs données et leurs approches.
Il ne faut surtout pas oublier que derrière ces débats et ces échanges, il y a des millions de fumeurs adultes qui cherchent des solutions concrètes pour sortir du tabac combustible.
Si nous voulons réellement faire reculer le tabagisme, il faudra accepter de regarder ce qui fonctionne sur le terrain et ailleurs, même lorsque cela bouscule certaines habitudes ou certaines certitudes.




