
À l’occasion de la Journée mondiale sans tabac, un constat s’impose : informer et culpabiliser ne suffisent plus. Pour aider les fumeurs à décrocher, la science du comportement et l’accompagnement psychologique s’avèrent bien plus efficaces que la seule injonction rationnelle, explique Jérôme Palazzolo, psychiatre et psychothérapeute, professeur à l’Université Côte d’Azur, dans le JDD / Journal du Dimanche (du 31 mai).
Le tabagisme demeure, en 2026, la première cause évitable de mortalité. Ce constat, largement partagé, pourrait laisser penser que l’enjeu relève désormais de la seule information. Or, la persistance d’une prévalence élevée, notamment dans les populations les plus vulnérables, nous rappelle une évidence clinique : on ne change pas un comportement complexe par la seule injonction rationnelle.
Fumer ne se résume pas à une consommation de nicotine. C’est un comportement appris, entretenu par des renforcements multiples – biologiques, émotionnels, cognitifs et sociaux. La cigarette apaise, structure, accompagne. Elle s’inscrit dans des routines, des contextes, parfois dans une identité. Dès lors, l’arrêt ne peut être envisagé comme une simple décision, mais comme un processus de transformation.
Les politiques de santé publique ont longtemps reposé sur un paradigme du contrôle : informer des risques fréquemment, restreindre l’accès souvent, culpabiliser parfois. Si ces stratégies ont permis des avancées, elles atteignent aujourd’hui leurs limites. Le paradoxe du fumeur – savoir et continuer – illustre le décalage entre cognition et action. La dépendance s’ancre dans des automatismes et des régulations émotionnelles qui échappent largement à la seule volonté consciente.
C’est précisément dans cet écart que les approches psychothérapeutiques trouvent leur légitimité. Les thérapies comportementales et cognitives notamment permettent de déconstruire les croyances (« Fumer me détend »), d’identifier les déclencheurs (stress, habitudes, interactions sociales) et de proposer des alternatives concrètes. Elles ne visent pas seulement l’arrêt, mais la restauration d’un sentiment d’efficacité personnelle et d’autonomie.
Car le véritable levier du changement est là : dans la capacité du sujet à s’engager progressivement dans une démarche qui fait sens pour lui. Les modèles contemporains de la motivation montrent que les comportements durables reposent moins sur la contrainte que sur l’adhésion. On ne maintient pas un changement parce qu’on y est obligé, mais parce qu’on s’y reconnaît.
Dans ce cadre, la question des alternatives au tabac combustible mérite d’être abordée sans dogmatisme. La cigarette électronique, les substituts nicotiniques, les dispositifs nicotiniques oraux ou encore le tabac chauffé s’inscrivent dans une logique de réduction des risques. Ils ne sont pas dénués d’effets négatifs ni de controverses, mais ils peuvent représenter pour certains fumeurs des outils de transition vers une diminution ou un arrêt du tabac.
Les données scientifiques disponibles suggèrent notamment que la cigarette électronique expose à un nombre significativement moindre de substances toxiques que la cigarette combustible, même si ses effets à long terme continuent d’être évalués.
L’ANSES a d’ailleurs souligné la nécessité d’une approche nuancée, distinguant les risques propres de ces dispositifs de ceux, bien établis, du tabac fumé (voir 5 février 2026).
Les recommandations de la Haute Autorité de santé, attendues dans le cadre de la prise en charge du sevrage tabagique, devraient également contribuer à clarifier la place de ces outils dans une stratégie globale d’accompagnement.
Le tabac chauffé, quant à lui, en supprimant la combustion, réduit l’exposition à certains toxiques majeurs de la fumée. Il ne saurait bien entendu constituer une solution universelle en soi, mais il peut, dans certaines situations cliniques, s’intégrer comme un outil transitoire, à condition d’être inscrit dans un accompagnement structuré et orienté vers un désengagement progressif.
Refuser ces alternatives au nom d’un idéal d’abstinence immédiate revient parfois à ignorer la réalité des trajectoires individuelles. À l’inverse, les promouvoir sans discernement exposerait à banaliser la dépendance. Entre ces deux écueils, une voie existe : celle d’une approche pragmatique, centrée sur l’individu, où la réduction des risques devient une étape vers un objectif plus large d’autonomie.
Cette évolution suppose un changement de posture. Le professionnel de santé n’est plus seulement prescripteur, mais facilitateur d’un processus. Il s’agit moins de « faire arrêter » que d’aider à s’engager : dans de petites actions, dans une réflexion sur ses habitudes, dans une réappropriation de son pouvoir d’agir. Chaque réduction, chaque tentative, chaque rechute même, peut devenir une étape d’apprentissage.
Sortir du tabac, ce n’est pas seulement rompre avec une substance. C’est transformer un équilibre interne, redéfinir des repères, reconstruire une liberté. C’est précisément dans cette articulation entre science du comportement et compréhension du sujet que se situe aujourd’hui l’enjeu majeur de la lutte contre le tabagisme.
À l’occasion de la Journée mondiale sans tabac, il est essentiel de rappeler que le sevrage ne se décrète pas. Il se construit, dans une dynamique où interagissent cognition, émotion et motivation. Le fumeur n’est pas un individu à convaincre, mais un sujet à accompagner.




