
En quelques années, la revente de cigarettes à bas prix a quitté ses bastions parisiens pour gagner les gares de banlieue et de grande couronne. Derrière les vendeurs, des filières organisées importent des contrefaçons fabriquées en Belgique, les stockent dans des box de banlieue et blanchissent leurs gains. Nous reprenons un sujet de VL Média (le 3 novembre).
Le paquet s’y vend 5 à 6 euros, contre 11 à 13 euros chez le buraliste. Dès février 2024, la chambre syndicale des buralistes d’Île-de-France recensait au moins une cinquantaine de points de vente de ce type dans la région. Les constatations douanières liées au tabac sont passées d’environ 15 500 en 2020 à 20 500 en 2025, soit 56 par jour. Interrogé par Le Parisien le 7 octobre 2026, Nicolas Monnier, chef du bureau Lutte contre les trafics et la criminalité organisée de la douane, estime que « les réseaux de tabac se structurent progressivement comme ceux des stupéfiants ». L’ampleur exacte du marché reste discutée : Imperial Brands Seita, filiale d’un fabricant de tabac, estime la contrefaçon à 15,3 % de la consommation francilienne fin 2025, quand l’association Contre-Feu (ex-Alliance contre le tabac) conteste ce qu’elle présente comme un récit alarmiste des industriels.
De Paris à la grande couronne, un trafic qui gagne du terrain
À Paris, le trafic reste ancré dans le nord-est, de Barbès à la rue Marx-Dormoy, surnommée le « Petit Kaboul », où la revente est largement tenue par des vendeurs afghans.
En petite couronne, la Seine-Saint-Denis est particulièrement touchée, des Quatre-Chemins à la gare de Saint-Denis (voir le 24 avril 2024).
Le phénomène gagne désormais la grande couronne : on a compté jusqu’à une cinquantaine de vendeurs devant la gare d’Argenteuil, et la police municipale de Melun a récupéré 15 453 paquets entre le 1er janvier 2025 et le 1er septembre 2026.
Un point de vente rapporte gros : celui du foyer Manouchian, à Vitry-sur-Seine, réalisait 3 000 à 4 000 euros de chiffre d’affaires par jour selon les enquêteurs, avant son démantèlement en mai 2024. Les rixes se sont multipliées. Le 31 août 2024, une quarantaine de membres de la communauté afghane se sont affrontés rue Marx-Dormoy, certains armés de couteaux. En octobre 2024, un revendeur de 24 ans a été tué au couteau sur le parvis de la gare de Saint-Denis, dont le contrôle avait déjà motivé, un mois plus tôt, une tentative de meurtre contre un vendeur rival à Épinay-sur-Seine.
Des réseaux structurés, entre contrebande, stockage et blanchiment
Les vendeurs ne sont que le dernier maillon d’une chaîne à trois étages : importation, souvent depuis la Belgique, stockage dans des box, puis distribution (voir le 28 septembre 2026 / Belgique).
La marge est considérable : en juin 2025, les 715 cartouches saisies sur un réseau de La Chapelle valaient 4 000 euros en Belgique et 40 000 euros dans la rue.
Ce réseau afghan en offre un exemple : en cinq mois, il aurait importé de Belgique 2,6 tonnes de fausses Marlboro, stockées dans des box à Paris, Saint-Denis et Aulnay-sous-Bois, et quatre de ses membres ont été condamnés en août 2025. Dans le même quartier, six hommes ont été mis en examen en juillet 2026 pour blanchiment et contrebande de tabac : les enquêteurs les soupçonnent d’avoir réinvesti les recettes de la sauvette dans sept commerces rachetés par une même famille, en lien présumé avec le groupe « Afghan 2060 », basé à Anvers. D’autres filières, moldaves, turques ou chinoises, assurent aussi l’importation et le stockage, comme au Perray-en-Yvelines, où les douaniers ont découvert 5,3 tonnes de contrefaçons dans un entrepôt en mars 2026.
On fabrique aussi de fausses cigarettes en France. En décembre 2021, les douaniers découvrent à Poincy, près de Meaux, le premier atelier clandestin complet du pays (voir les 9 octobre 2026 et 17 décembre 2021). Un second y est démantelé en septembre 2022. Cinq hommes seront jugés pour le premier site du 16 au 18 novembre 2026 à Paris. D’autres usines ont été démantelées depuis sur le territoire, dont deux en 2025 selon la douane.
L’essentiel de la production se fait toutefois en Belgique, où la douane belge a démantelé à Ninove, le 9 septembre 2026, son douzième site de l’année. Le JDD y recense 62 usines fermées depuis 2019 et cite une étude du cabinet WSPM attribuant aux ateliers belges près de 60 % des contrefaçons écoulées en France. Des ouvriers ukrainiens, polonais ou vietnamiens y travaillent jour et nuit, logés sur place. JDD y recense 62 usines fermées depuis 2019 et cite une étude attribuant aux ateliers belges près de 60 % des contrefaçons écoulées en France. Des ouvriers ukrainiens, moldaves ou vietnamiens y travaillent jour et nuit, logés sur place.
Sur le terrain, la pression policière déplace les vendeurs sans les faire disparaître : à peine interpellés, ils sont remplacés. Le défi est ailleurs, en amont. « Il faut cartographier les organisations criminelles, s’attaquer aux revenus générés et ne plus seulement saisir la marchandise », plaidait Nicolas Monnier dans le même entretien au Parisien. Le procès de Poincy, en novembre, dira si la justice parvient à atteindre ceux qui organisent le trafic, et non plus seulement ceux qui le servent.




