Une fenêtre sur l’actualité quotidienne de tous les événements liés directement ou indirectement au tabac
13 Nov 2025 | Pression normative
 

Comment célébrer le Mois sans tabac, qui a commencé le 1er novembre, alors que l’État, s’il encourage les fumeurs à arrêter, finance les buralistes et laisse l’industrie du tabac et de la nicotine cibler nos enfants ?

C’est ainsi que débute une tribune du professeur Loïc Josserand (président d’Alliance contre le Tabac) parue sur le site du Monde, ce 12 novembre.
Nous reprenons le texte de cette tribune.


Selon Santé publique France, la consommation de tabac a chuté de sept points au cours des trois dernières années : aujourd’hui, 17,4 % des Français fument quotidiennement. Une bonne nouvelle ? Oui. Une surprise ? Non.

Ces chiffres sont en effet le fruit de décennies de combat portées par des ministres et des députés visionnaires ainsi que par des militants infatigables.


La France a en effet été un pays pionnier en Europe. En 1976, Simone Veil osait interdire la publicité pour le tabac. En 1991, Claude Évin frappait un grand coup en protégeant les mineurs et en augmentant les prix. En 2006, Xavier Bertrand bannissait définitivement le tabac de l’espace public. En 2016, Marisol Touraine imposait le paquet neutre et ses images chocs. En 2020, Agnès Buzyn instaurait le paquet à 10 euros et le remboursement de la substitution nicotinique.


Le président Jacques Chirac avait, de son côté, déclaré en 2002 la guerre au tabac avec le premier plan cancer : ont suivi des plans de santé publique et une convention-cadre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la lutte antitabac, ratifiée en 2004 par la France – et ce, même si elle n’est pas aujourd’hui appliquée.


Au fil des ans, ces mesures ont été accompagnées de décisions certes plus discrètes, mais tout aussi cruciales : interdiction des cigarettes aromatisées et des cigarettes bonbons, suppression des descriptions considérées comme mensongères (« light », « léger »…) ou encore réglementation de la taille des paquets. Ces décisions souvent critiquées ont sauvé des vies.


Aujourd’hui, un changement de discours est nécessaire : il faut adopter le nouveau narratif de la prévention, celui de la « dénormalisation ». Le tabac ne doit plus être présenté comme un simple danger pour le fumeur, mais comme une menace pour toute la société ; comme une catastrophe écologique – sa culture dévaste les pays du Sud ; comme un gouffre financier – il coûte 156 milliards d’euros par an à notre économie ; et comme une violation des droits de l’enfant – des mineurs sont exploités dans les champs de tabac au Malawi, d’autres sont condamnés à une vie de dépendance en France.

Le tabac n’est pas seulement une affaire de santé : c’est une question de société et de justice.


Mais comment le combattre si l’État lui-même entretient une relation ambiguë avec le tabac ? D’un côté, des lois courageuses. De l’autre, des aides publiques massives aux buralistes (près de 200 millions d’euros par an), des hausses de prix toujours limitées, une administration fiscale perméable aux arguments de l’industrie.

Pendant que les ministres légifèrent, les lobbys manœuvrent, manipulent ou désinforment. Certains élus, sous prétexte de défendre les commerces de proximité, retardent des mesures plus ambitieuses. Certaines lois sont contournées, de nouvelles formes de publicités fleurissent, l’industrie continue à prospérer. Et les Français meurent.


Pire encore : alors que la cigarette recule, l’industrie du tabac invente déjà son avenir. Elle mise sur la nicotine sous toutes ses formes – e-cigarettes, puffs, snus, « pouches », billes de nicotine, strips (bandes à dissoudre buccales qui libèrent de la nicotine)… Ces produits colorés, parfumés, théoriquement interdits aux moins de 18 ans, mais vendus sans contrôle, sont conçus pour séduire les plus jeunes et créer une dépendance tenace.

Puisque la cigarette risque de mourir, l’objectif est de capturer une nouvelle génération de consommateurs. Souhaitons-nous vraiment abandonner nos enfants à cette industrie sans scrupule ?


Les bonnes nouvelles de Santé publique France sur le tabagisme ne doivent donc pas nous endormir : le combat n’est pas terminé. La santé des Français ne doit pas s’effacer devant les intérêts de l’industrie du tabac. Le problème, c’est que la France se bat contre le tabac… les mains liées dans le dos.

Pour briser les liens ambigus entre l’État et l’industrie du tabac, couper les subventions aux buralistes, taxer les profits de l’industrie, interdire ses nouveaux produits avant qu’ils ne se répandent, porter des lois de prévention ambitieuses et appliquer la convention-cadre de l’OMS, la santé publique a aujourd’hui besoin de décideurs politiques courageux. La France a prouvé qu’elle savait se battre. Elle doit maintenant prouver qu’elle sait gagner.