Entrepôts, poids lourds, sociétés-écrans, réseaux de distribution, blanchiment et usines clandestines : le trafic de tabac français s’industrialise à vitesse grand V. Une cash machine pour les mafias, qui prospère dans les angles morts de la politique française anti-tabac.
Nous reprenons l’article complet de Décideurs Magazine.
À l’heure où les sites industriels ferment les uns après les autres en France, des usines d’un nouveau genre font désormais leur apparition dans l’Hexagone. C’est à Poincy, en Seine-et-Marne, que les douaniers en ont découvert le premier exemplaire en décembre 2021 (voir le 17 décembre 2021).
Derrière les portes d’un entrepôt banal, une véritable chaîne de production de cigarettes de contrefaçon. Machines, tabac brut, filtres, papier à cigarettes, colle et emballages, et six ouvriers s’affairent sur les lignes. Dans un espace aménagé à l’écart, des matelas et une cuisine de fortune leur permettent de vivre sur place. Une première, qui n’a pas tardé à faire des petits.
Trois ans plus tard, trois nouveaux sites clandestins sont démantelés en une seule année.
Deux autres ont suivi en 2025.
Diversification économique
Ces usines nouvelle génération illustrent un changement récent dans la criminalité organisée en France. En 2024, plus d’un quart des réseaux de criminalité organisée démantelés par les douanes françaises relevaient de la fraude au tabac. La proportion commence à se rapprocher de celle des stupéfiants, qui représentaient 37 % des réseaux démantelés.
Le nombre de personnes mises en cause pour des infractions douanières liées au tabac a, lui, été multiplié par 2,6 en cinq ans, passant de 893 en 2019 à 2 314 en 2024. Celui des condamnations pour contrebande a plus que doublé, de 474 à 1 099. Cette année-là, 298 peines de prison ferme ont été prononcées. Et les saisies donnent désormais le vertige. En 2025, la Douane a intercepté 548 tonnes de tabac sur le territoire français et contribué à en saisir 284 tonnes supplémentaires à l’étranger. Elle a relevé plus de 20 000 infractions en douze mois.
La cigarette n’a jamais été étrangère au monde du crime. Bien avant que la cocaïne ne rapporte des milliards aux mafias européennes, plusieurs organisations criminelles italiennes avaient fait de la contrebande de cigarettes une activité lucrative. Mais ce qui se passe aujourd’hui en France est différent. Le trafic de tabac, qui était longtemps cantonné à de la vente à la sauvette et à du trafic transfrontalier, est en train de changer de nature. Dans son évaluation de la menace pour 2024, la Douane française constate que « les organisations criminelles diversifient leurs activités » vers le tabac en raison des « gains financiers » qu’elles peuvent en retirer et des « risques judiciaires moindres ».
Dans son évaluation de la menace pour 2024, la Douane française constate que « les organisations criminelles diversifient leurs activités » vers le tabac en raison des « gains financiers » qu’elles peuvent en retirer et des « risques judiciaires moindres ».
Elle décrit une criminalité « de plus en plus structurée », capable de contrôler la production, le stockage, l’acheminement et la distribution des cigarettes. Le tabac, poursuit-elle, s’intègre désormais dans un environnement de « polycriminalité » où se mêlent cigarettes, stupéfiants et contrefaçons.
Le deal presque parfait
Pour les mafias, la cigarette possède plusieurs caractéristiques remarquables : sa valeur provient tout d’abord en grande partie de la fiscalité.
Deuxièmement, le nombre de consommateurs potentiels est sans commune mesure avec la plupart des stupéfiants. Le consommateur connaît le produit, sait où le revendre et n’a nul besoin d’être initié à sa consommation.
En dépit de décennies de politique anti-tabac, la France compte encore plusieurs millions de fumeurs. Le paquet légal y coûte plus de 13 euros en moyenne. Celui qui parvient à introduire ou à fabriquer clandestinement des cigarettes dispose donc d’un formidable espace entre le coût physique du produit et le prix auquel le consommateur français est habitué. Les estimations précises de la rentabilité du trafic sont estimatives. Mais les ordres de grandeur expliquent l’appétit des organisations criminelles.
Une étude d’EY-Parthenon reprise par une commission d’enquête du Sénat en 2025 estime le chiffre d’affaires des trafics de tabac en France à environ 2,3 milliards d’euros par an (voir 1er janvier 2025).
Le narcotrafic est estimé à au moins 3,5 milliards. Plus spectaculaire encore, une grande ligne clandestine de cigarettes coûterait environ 800 000 euros à installer et pourrait, selon cette même étude, générer 19 millions d’euros de chiffre d’affaires en trois mois. Même en prenant ces estimations avec précaution, le calcul est suffisamment séduisant pour attirer l’attention des enquêteurs. Car à la rentabilité s’ajoute le risque.
Pendant longtemps, le trafiquant de cigarettes risquait beaucoup moins que le trafiquant de cocaïne. La Douane parle encore en 2024 de « risques judiciaires moindres » pour expliquer la diversification des organisations criminelles vers le tabac. La France a commencé à corriger cet écart. Depuis 2023, certaines infractions de trafic de tabac qui étaient passibles d’un an de prison peuvent en valoir trois, et jusqu’à cinq ou dix ans lorsqu’elles sont commises en bande organisée.
Mais les peines effectivement prononcées racontent aussi la réalité du risque. En 2024, les 298 condamnations comportant de la prison ferme pour contrebande de tabac représentaient un quantum moyen de 8,7 mois. Beaucoup d’argent. Une demande immense. Un produit facile à écouler. Et un risque pénal longtemps inférieur à celui des stupéfiants.
Du vendeur de rue au grossiste
Pendant longtemps, le visage le plus visible du trafic français a été beaucoup moins spectaculaire : celui du vendeur de rue. À Paris, notamment autour de Barbès et de La Chapelle, dans cette zone surnommée « le Petit Kaboul », la revente de cigarettes a pu constituer une économie de subsistance pour des migrants vivant dans une grande précarité. Des ressortissants afghans se sont notamment spécialisés dans cette économie informelle, vendant des paquets à l’unité dans la rue.
Longtemps organisé en vente à la sauvette, le marché s’est depuis structuré.
En mars 2023, la police découvre plus d’une tonne de tabac à chiquer et 560 cartouches de cigarettes réparties entre plusieurs box et conteneurs à Paris, Clichy et Argenteuil. Les locaux sont loués par des membres d’un réseau dont certains sont installés en Belgique et au Royaume-Uni. Trois mois plus tard, un autre réseau est démantelé autour du métro La Chapelle. Son chef présumé vit à Sarcelles. Cinq personnes sont interpellées. Les policiers saisissent 1 425 cartouches de cigarettes de contrebande, d’une valeur estimée à 163 000 euros.
Le vendeur de rue n’a pas disparu, mais apparaît comme le dernier maillon d’une chaîne de plus en plus étendue amalgamant fournisseurs, entrepôts, véhicules et capitaux. Des infrastructures qui ne sont pas mono-spécialisées et peuvent servir de base pour d’autres trafics. Le ministère de l’Intérieur demande désormais à ses services d’être attentifs aux « filières mixtes » qui pratiquent simultanément plusieurs trafics : « migrants, stupéfiants, tabac ».
// Les « Voleurs dans la loi »
L’effet d’aubaine français n’a pas échappé aux mafias internationales.
Au printemps 2026, une scène inhabituelle s’est ainsi déroulée devant la 33e chambre du tribunal correctionnel de Paris.
Dix-sept personnes y comparaissent dans une affaire de trafic international de cigarettes et de vols en bande organisée. Les enquêteurs les soupçonnent d’appartenir à la galaxie des Vory v Zakone, les « Voleurs dans la loi ». Cette confrérie criminelle née dans l’univers carcéral soviétique constitue depuis des décennies l’une des grandes traditions mafieuses de l’espace russophone (voir le 10 mai 2026 / mafia Pays de l’Est).
Les prévenus du procès parisien, principalement arméniens, contestent leur appartenance à cette organisation.
Mais pour le tribunal, cette hypothèse est suffisamment centrale pour que son président explique au début des débats qu’elle constitue « le filtre de lecture qui a été retenu par les enquêteurs ». Le tabac n’est d’ailleurs pas la seule activité reprochée au groupe : l’enquête porte également sur des vols, du blanchiment et une association de malfaiteurs.
L’affaire n’est pas isolée. Dès 2019, une enquête de l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante, de la gendarmerie et du service de douane judiciaire avait conduit au démantèlement d’une structure criminelle issue de la communauté arménienne et décrite comme proche des Vory v Zakone, active dans plusieurs pays européens.
La même année, les polices belge et française interpellaient quinze personnes, principalement ukrainiennes et arméniennes, impliquées dans un autre réseau de criminalité organisée et saisissaient 1,1 million d’euros d’avoirs criminels. En 2020, à Bordeaux, c’est un réseau bulgare également impliqué dans le proxénétisme qui était démantelé.
La cigarette française commence ainsi à attirer deux mondes qui se superposent : des organisations déjà présentes dans d’autres trafics qui ajoutent le tabac à leurs activités, et des groupes criminels transnationaux capables de déplacer hommes, argent et marchandises à travers l’Europe.
7 500 paquets par voyage
Une autre affaire à Lille en août 2026 permet de comprendre à quoi ressemble cette nouvelle économie. Selon la gendarmerie, le principal suspect faisait venir de Belgique des convois contenant en moyenne 7 500 paquets de cigarettes contrefaites. Un voyage après l’autre. Les enquêteurs en ont comptabilisé 120 entre décembre 2025 et l’été 2026. Soit environ 900 000 paquets en huit mois. La gendarmerie estime à 12 millions d’euros la valeur marchande des cigarettes importées — l’équivalent, précise-t-elle, des ventes de vingt buralistes lillois pendant la même période.
Lorsque les gendarmes passent à l’action le 4 août, ils trouvent encore 600 cartouches de fausses Marlboro et 223 500 euros en liquide. Mais ils trouvent aussi autre chose. Un kilo de résine de cannabis. 400 grammes de cocaïne. 360 grammes d’herbe. Une arme de poing et 68 cartouches. Et des compteuses à billets. L’affaire résume presque à elle seule ce que la Douane appelle la « polycriminalité ». Le tabac n’est plus nécessairement un trafic autonome. Il peut se retrouver dans le même entrepôt, avec le même argent et parfois les mêmes hommes que les stupéfiants.
Désormais, ils fabriquent sur place
La transformation la plus importante se déroule pourtant encore un étage au-dessus. Les organisations criminelles ne se contentent plus d’acheminer des cigarettes vers la France. Elles les fabriquent, mais pas seulement dans des usines telles que celles démantelées par la Douane dès 2021.
En janvier 2024, les douaniers de Bourg-en-Bresse arrêtent un camion sur l’A39. Ils découvrent dans sa remorque 6 175 kilos de tabac et 742 500 filtres, des emballages reproduisant les paquets de Marlboro Rouge, 120 rouleaux de papier pour l’intérieur des paquets, 116 rouleaux destinés aux cartouches, 324 rouleaux de film plastique, de l’aluminium, 25 bidons de colle, des moteurs et un compresseur.
« C’est la première fois que l’ensemble des éléments entrant dans une ligne de production de cigarettes de contrefaçons est intercepté à la circulation sur le territoire français », explique alors Bruno Le Maire, ministre de l’Économie.
Ce camion ne transportait pratiquement plus des cigarettes, mais une petite usine en kit. Une fois la production installée en Europe occidentale, la logistique change complètement. Plus besoin de faire parcourir des milliers de kilomètres au produit fini. Les cigarettes peuvent être fabriquées à proximité de leurs consommateurs puis expédiées par camions ou camionnettes vers les grands marchés.
En 2025, l’Office national anti-fraude découvre ainsi, dans une enquête concernant des ressortissants d’un pays du Caucase, plus de cinq tonnes de cigarettes dans un entrepôt de la région nantaise. Cinq suspects sont déférés devant la justice. Dans une autre enquête, près de trente tonnes sont saisies dans l’Est de la France. Une filature jusqu’en Belgique permet d’identifier un entrepôt de la banlieue bruxelloise contenant encore 450 kilos de cigarettes, 14,7 tonnes de tabac brut et plusieurs palettes de produits nécessaires à leur fabrication.
Brice Gutermann, chef de l’unité Grand-Ouest-Bretagne de l’ONAF, en tire une conclusion sans ambiguïté : ces affaires confirment que le trafic est désormais le fait « d’organisations criminelles disposant de moyens logistiques et financiers considérables », capables d’organiser des approvisionnements réguliers « en flux tendus » (voir 28 mars 2026 / Démantèlement).
La France connaissait depuis longtemps les cigarettes achetées à l’étranger, les petits passeurs et les vendeurs à la sauvette et découvre maintenant une industrie criminelle.




