À l’heure où la Commission européenne entame la révision de ses directives sur les produits du tabac (voir les 14 et 15 octobre 2026), il est judicieux de se pencher sur les conséquences d’une politique de plus en plus prohibitionniste. Celle-ci pourrait faire perdre près de 48 milliards d’euros de PIB par an à l’UE. Nous reprenons un article de Patrick Coquard, de l’IREF, publié dans Contrepoints (voir le 24 août 2026).
Après avoir interdit les cigarettes électroniques jetables (« puffs ») et les sachets de nicotine (« pouches »), la France voudrait que l’Union européenne (UE) adopte à son tour une politique très restrictive en matière de commercialisation des produits contenant de la nicotine.
La nicotine, voilà le nouvel ennemi !
La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a demandé, avec ses homologues de sept autres pays, au commissaire Varhelyi, chargé de la Santé et du Bien-être animal – on notera le rapprochement qui frise l’antispécisme ! – que les industriels ne puissent plus introduire de nouveaux produits contenant de la nicotine sur le marché européen, ni même des « produits ne contenant ni nicotine ni substance similaire à la nicotine, mais qui ressemblent à des produits qui en contiennent » (voir le 8 octobre). Seraient-ce les célèbres « cigarettes russes » de Delacre qui sont ainsi visées ?
Les ministres souhaitent aussi que les sachets de nicotine soient interdits dans toute l’Union, que des seuils très bas de teneur en nicotine soient exigés pour tous les produits, que tous les arômes soient interdits et que l’emballage neutre des produits du tabac soit étendu aux produits contenant de la nicotine.
Ces huit pays prohibitionnistes visent, comme ils l’écrivent dans leur lettre à la Commission européenne, à « l’élimination progressive de la dépendance à la nicotine dans toute l’Union européenne ». Ils prétendent, par l’éradication de cette substance, atteindre ainsi l’objectif d’une « génération sans tabac d’ici 2040 ». Supprimer des produits qui ne contiennent aucun gramme de tabac permettrait donc la disparition des fumeurs. Comprenne qui pourra !
Nous ne reviendrons pas ici sur les nombreuses études réalisées par l’IREF, qui montrent que les pays qui permettent – et même parfois encouragent – les fumeurs à se tourner vers les nouveaux produits à risque réduit réussissent bien mieux que la France à limiter la prévalence tabagique. Nous voulons plutôt montrer dans cet article que les politiques prohibitionnistes, en plus d’être néfastes pour la santé des fumeurs en les empêchant d’adopter des alternatives moins nocives, ont un coût considérable pour l’économie.
Une perte de PIB pour l’Europe et pour la France
Dans une étude très fouillée sur les coûts cachés de la réglementation européenne, le think tank European Policy Innovation Council (EPIC) s’intéresse notamment à la réglementation des produits du tabac et de la nicotine.
Il rappelle d’abord que l’empreinte économique du secteur du tabac demeure considérable. Il contribue pour environ 224 milliards d’euros (Md€) par an (données de 2023) au PIB de l’UE, soutient 2,1 millions d’emplois tout au long de sa chaîne de valeur, génère plus de 60 Md€ de salaires annuels, auxquels s’ajoutent 112,9 Md€ de recettes fiscales.
Si les politiques les plus restrictives étaient mises en œuvre, l’UE subirait un choc économique réel, notamment en cas de délocalisation de la production. La perte annuelle moyenne de PIB est estimée à environ 48 Md€. Sur ce total, environ 24 Md€ constitueraient un manque à gagner en recettes fiscales (accises et TVA). Environ 120 000 emplois seraient menacés et le déficit d’investissement annuel moyen est estimé à 11 milliards d’euros.
En revanche, la mise en œuvre de politiques publiques favorisant l’adoption des alternatives sans fumée aurait des conséquences positives pour l’économie : jusqu’à 80 Md€ de PIB supplémentaire, 180 000 emplois créés et 18 Md€ d’investissements supplémentaires dans l’UE.
Une autre étude, réalisée par Marcelo Soto, chercheur à l’hôpital de Barcelone, se penche sur les coûts d’une réglementation restrictive pour l’économie française. La perte de PIB d’ici à 2030 serait d’environ 7,3 milliards d’euros, près de 37 000 emplois seraient perdus et 1,7 milliard d’euros d’investissements seraient perdus. Avec une réglementation favorable aux alternatives à risque réduit (cigarettes électroniques, sachets de nicotine, tabac à chauffer), le PIB croîtrait d’environ 5,5 milliards d’euros, près de 26 000 emplois seraient créés et les investissements augmenteraient de 1,3 milliard d’euros.
L’écart entre les deux scénarios est considérable : 12,8 milliards d’euros de PIB en 2030.
Les vrais gagnants : les trafiquants et… l’industrie pharmaceutique
Si une politique prohibitionniste a de telles conséquences sur l’économie, c’est avant tout parce qu’elle contribue à nourrir les marchés parallèles. En effet, restreindre l’offre légale ne fait pas disparaître la demande.
Par exemple, l’interdiction des « puffs », en vigueur depuis février 2025 en France, ne les a pas fait disparaître du marché. Comme l’a montré un reportage diffusé sur France Info cet été, les jeunes, principaux consommateurs, s’en procurent facilement dans des boutiques, sur les réseaux sociaux ou auprès de revendeurs clandestins. En Belgique, où les cigarettes électroniques jetables ont été interdites en janvier 2025, plus de 140 000 produits ont été saisis l’année dernière. Lors des 2 400 contrôles effectués dans les commerces, les inspecteurs ont trouvé des produits illégaux dans 20 % d’entre eux, et même dans 60 % des commerces à Bruxelles.
En France, lors des pillages perpétrés le 17 octobre 2026, les buralistes et les magasins de vape ont été particulièrement visés. Une centaine de bureaux de tabac ont été dévalisés. La plupart des produits dérobés se retrouveront sur le marché noir (voir les 18 et 25 octobre).
Les trafiquants seront donc les vrais gagnants d’une politique restreignant l’offre. La prohibition, nous le savons depuis les années 1920, nourrit les mafias et les voyous en tous genres.
Elle profite aussi à l’industrie pharmaceutique, qui deviendra la seule à pouvoir fabriquer et commercialiser des produits à base de nicotine, tels que les patchs, gommes à mâcher, pastilles ou comprimés à sucer, sprays buccaux et inhalateurs, vendus en pharmacie… et remboursés par la Sécu et les assurances complémentaires.
Décidément, Stéphanie Rist, la ministre de la Santé, défend une position pour le moins curieuse : d’un côté, limiter, voire interdire, la vente de produits que les consommateurs paient de leur poche et qui rapportent à l’État (TVA, accises éventuelles…) et, de l’autre, encourager la consommation de médicaments qui contribuent à creuser le déficit de l’Assurance maladie. L’état de nos finances publiques devrait l’inciter à faire exactement le contraire.




