
L’humour et la dérision comme antidote à la bêtise éternelle… Nous reprenons une chronique de Philippe Bouvard, célèbre journaliste, chroniqueur et animateur (« Les Grosses Têtes ») que les plus anciens ont connu.
On a appris, ce 24 août, son décès à 96 ans.
Il s’agit d’un humour pouvant apparaître vieillot. Mais un humour attachant. À l’époque, les journalistes-animateurs ne se prenaient pas au sérieux.
Cette chronique remonte à 2016 et a paru dans Le Figaro Magazine.
C’est l’offensive des anti-tabac contre le monde du cinéma qui l’avait inspiré.
« Alors que, sur le plan de la prohibition du tabac, la salle d’enfumage de l’hôtel Matignon bénéficie d’un ultime sursis, la purification des écrans de cinéma contraint désormais les producteurs, les réalisateurs, les scénaristes et surtout les dialoguistes à réaménager à l’intérieur de chaque long-métrage le quart d’heure que les acteurs passaient généralement à pétuner. Avec des « séquences de substitution » très diversifiées.
- À un bar où il vient de faire la connaissance d’une femme forcément facile puisqu’elle lui accordera ses faveurs en moins de 90 minutes, le séducteur de service n’offrira plus du feu mais fredonnera après Brel « Je vous ai apporté des bonbons ».
- Les gros plans sur les volutes de fumée montant vers le plafond seront remplacés par des contre-plongées sur les détecteurs d’incendie obligatoires dans les locaux où ont lieu les échanges les plus torrides.
- Au silence observé par les comédiens en train d’inhaler ou d’expirer les dérivés de l’herbe à nicot qui ne faisait guère progresser l’action, on préférera le récit circonstancié (marques et prix) des menus achats effectués dans la journée, beaucoup plus révélateurs du caractère des personnages.
- Les minutes récupérées sur le lent allumage des cigares et leur extinction méticuleuse dans un cendrier seront utilisées pour commenter sur l’actualité sociale afin de situer politiquement les amants.
- Au mégot éteint collé aux lèvres (déjà en perte de vitesse depuis le déclin du papier maïs) succédera un harmonica miniature interprétant, le temps d’une ancienne bouffée, le leitmotiv musical du film.
- Les décorateurs devront faire disparaître les anciens bureaux de tabac au bénéfice des vieux bureaux de bienfaisance.
- Dans les cours d’art dramatique, on enseignera les « mimiques de concentration » destinées à faire oublier la palpitation des narines et le rejet saccadé du poison honni par la voie buccale.
- Les expressions pouvant rappeler de pernicieuses habitudes comme « allumeuse », « soupe fumante », « soldat du feu », « passage à tabac » seront bannies.
- Dans les films dont les protagonistes ont besoin de réfléchir avant de parler, on autorisera le grignotage de quelques carrés de chocolat à condition qu’il soit noir.
- Dans les scènes de bistrot, les personnages consacreront à la boisson le temps qu’ils ne perdent plus à fumer.
- Un licenciement sans indemnité sanctionnera les accessoiristes n’ayant pas pris la peine d’évacuer du décor des cendriers, un pot à tabac ou un râtelier à pipes.
- Une subvention spéciale de l’État sera accordée au scénario montrant – dans des compositions de troisième rôle – la reconversion d’anciens buralistes dans une profession de santé.
Ainsi, la suppression des scènes tabagiques aura-t-elle donné au septième art ce brevet de noblesse qu’il avait perdu, presque à ses débuts, lorsque la locomotive à vapeur des frères Lumière était entrée dans la gare de La Ciotat ».




