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23 Sep 2026 | International
 

Dans une rue passante de Sydney, une petite épicerie comme tant d’autres, avec sa devanture vitrée et son enseigne d’un jaune criard. À l’intérieur, les rayons sont bien dégarnis mais le défilé des clients, constant. Tous se dirigent directement vers le comptoir où, en cet après-midi de septembre, un papier cartonné manuscrit indique, tel un menu, le prix des paquets de cigarettes.
Pour chaque achat, l’une des vendeuses, un peu fébrile, file vers l’arrière-boutique avant de revenir le tabac en main. Payé cash, il coûte moins cher. « Évidemment que nous sommes nerveuses, car nous sommes parfaitement conscientes que ce que nous faisons est illégal, nous n’en sommes pas fières. Que voulez-vous ? C’est grâce à la vente de cigarettes de contrebande que notre magasin survit », confie l’une d’elles.
C’est ainsi que débute un article d’Isabelle Dellerba dans Le Monde, le 22 septembre.

Sur l’île-continent, le marché noir représente 80 % de la quantité totale de nicotine consommée, selon une étude du Bureau australien des statistiques réalisée en 2025. Pour établir cette estimation, l’institut a analysé les traces de nicotine dans les eaux usées et les a comparées aux chiffres de ventes officielles, incluant les vapoteuses et autres produits associés. Huit ans plus tôt, ce chiffre n’était que de 12 %.

En cause, le prix exorbitant des cigarettes – entre 40 et 70 dollars australiens (entre 25 et 43 euros) le paquet –, qui pousse la plupart des consommateurs à se tourner vers des offres plus abordables. Dans de nombreux bureaux de tabac, petites épiceries et même dans certaines stations-service, il suffit généralement de demander un « paquet pas cher ».
« Je leur fais un clin d’œil et j’ai mes clopes pour un tiers du prix normal », relate une mère de deux enfants préférant garder l’anonymat. « Je ne sais pas d’où elles viennent, quelle est leur qualité, mais d’un point de vue économique, le choix est vite fait. »

Paradoxalement, cette explosion du marché noir résulte d’une politique pionnière en matière de lutte contre le tabagisme, grâce à laquelle seulement 5,6 % des Australiens fument quotidiennement, contre 20 % en 2001, selon l’Institut australien de la santé et du bien-être ; dans la tranche d’âge 14-17 ans, ils ne sont plus que 1 % dans ce cas. Le pays a notamment été le premier au monde à interdire la publicité pour les cigarettes et à imposer le paquet neutre, mais il a surtout misé sur une hausse drastique de la fiscalité.
Le prix du tabac a pratiquement triplé cette dernière décennie.
Le crime organisé en a profité pour s’infiltrer dans la brèche, jusqu’à devenir le principal acteur du marché.

« Différents groupes criminels australiens, dont peut-être des gangs de motards, sont impliqués dans ce trafic très lucratif. Ils contrôlent les importations comme la fourniture du produit », explique Adrian Leiva, maître de conférences à la Western Sydney University et spécialiste du crime organisé.
« Il s’agit d’un marché qui pourrait représenter jusqu’à 8,5 milliards de dollars annuels, soit davantage que le cannabis, la cocaïne, l’ecstasy et l’héroïne réunis », ajoute-t-il. « Nous avons vu de nouveaux réseaux émerger dans ce secteur tandis que d’autres groupes polycriminels ont simplement diversifié leur portefeuille », précise Wilfred Mortimer, directeur du renseignement stratégique et des moyens opérationnels au sein de la Commission de lutte contre la criminalité de la Nouvelle-Galles du Sud.

Pour toucher plus facilement sa clientèle en ayant pignon sur rue, une partie de ces réseaux a directement investi dans des bureaux de tabac et épiceries. Entre eux, ils se livrent à une compétition féroce pour dominer le marché, recourant aux méthodes traditionnelles mafieuses : extorsion, agressions, enlèvements ou braquages.
Entre janvier 2023 et janvier 2025, plus de 200 incendies criminels ont été recensés (voir photo).

Quant aux commerçants indépendants qui s’approvisionnent auprès d’eux, ils prennent, consciemment ou non, de sérieux risques.
(NDLR : une réalité dont nous avons régulièrement témoigné ici-même / LMDT / Voir les 15 juin 2026, 5 juin 2026, 17 avril 2026, 7 mai 2025).

Les autorités ferment régulièrement des points de vente illégaux, mais la lutte est inégale, d’autant que le trafic se développe aussi en ligne.
Les services spécialisés misent davantage sur le démantèlement des réseaux. « L’un de nos axes majeurs de travail est le renseignement : comprendre le fonctionnement de ces réseaux, leurs méthodes, identifier nos failles, puis partager ces données avec les autres agences, détaille Wilfred Mortimer. Nous nous concentrons aussi sur la confiscation des avoirs criminels. »
Le gouvernement fédéral et les différents États et territoires australiens ont mis d’importants moyens financiers dans cette lutte, alors même que les recettes fiscales provenant du tabac ont chuté, passant de 16,3 milliards de dollars en 2020 à une valeur estimée à 4,1 milliards de dollars en 2026.

Face à cette situation, les partis d’opposition de droite comme certains experts plaident pour une réduction de la fiscalité afin d’assécher le marché noir, quand la majorité travailliste s’inquiète des conséquences pour la santé publique, redoutant que la consommation ne reparte à la hausse.

Le marché des e-cigarettes est tout aussi strictement encadré. Elles ne sont disponibles qu’en pharmacie et, au-delà d’un certain taux de nicotine, leur achat nécessite une ordonnance. Confrontés à ces restrictions, la grande majorité des vapoteurs se tournent vers les mêmes bureaux de tabac et épiceries pour se fournir, eux aussi, sur le marché noir.

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