Des centaines de milliers de cigarettes sont acheminées depuis la Bulgarie vers l’Europe occidentale, notamment vers la Belgique. Mais comment finissent-elles sous le comptoir d’un night shop bruxellois ? Kristian Vanderwaeren, Administrateur général de l’Administration générale des Douanes et Accises (voir photo), explique comment cette contrebande est organisée et réussit à passer entre les mailles du filet.
C’est ainsi que débute un sujet de 7 sur 7.be, de Jeffrey Dujardin, que nous reprenons.
Mai 2024 : un camion quitte la Bulgarie à destination de la Belgique et des Pays-Bas. À son bord, diverses marchandises, dont des palettes de biscuits périmés. Et parmi les cartons se cachent aussi 245 000 cigarettes illégales portant des timbres fiscaux bulgares. Selon le chauffeur, le chargement a été embarqué dans son camion depuis un entrepôt.
L’histoire ne s’arrête pas là. Quatre mois plus tard, 258 000 cigarettes illégales sont découvertes sous des réfrigérateurs dans un camion en direction de la Belgique. En novembre 2025, 341 000 autres sont retrouvées dissimulées dans des chargements déclarés comme contenant des pièces détachées automobiles.
Plus d’un million.
En juin 2026, une saisie encore plus importante est réalisée. Deux camions frigorifiques transportant des denrées alimentaires avaient alors fait route vers l’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas. Parmi des cartons de croissants, les douaniers découvrent 1 million de cigarettes illégales, pour la plupart munies à nouveau de timbres fiscaux bulgares.
Une enquête intitulée « Empty Pack Survey » donne davantage de précisions sur l’ampleur du problème. Il s’avère ainsi que, parmi les 2 800 paquets de cigarettes récoltés dans 18 villes belges, 46 % étaient destinés à un marché étranger et 4,6 % étaient des contrefaçons avérées.
(voir le 24 septembre 2026).
La Bulgarie, plaque tournante
La Bulgarie se démarque particulièrement parmi les pays d’origine de ces cigarettes.
30 % de tous les paquets saisis provenaient de cet État. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils aient tous été introduits en contrebande. Toute personne qui achète des cigarettes dans un autre pays de l’UE pour sa consommation personnelle peut les ramener légalement.
Mais la Bulgarie n’est pas inconnue des autorités douanières, confirme Kristian Vanderwaeren, administrateur général des Douanes et Accises. « La Bulgarie est l’un des principaux pays producteurs », explique-t-il. Les douanes constatent ainsi que de nombreuses cigarettes fabriquées dans ce pays sont acheminées vers l’Europe occidentale.
Selon Kristian Vanderwaeren, « il faut toutefois écarter l’idée selon laquelle ce commerce illégal dépendrait d’un seul parrain de la mafia qui contrôlerait tout, de l’achat à la vente. Tout comme dans le trafic international de drogue, les différents maillons de la chaîne sont de plus en plus distincts les uns des autres ».
« Crime as a service »
« Ce trafic a tendance à se morceler de plus en plus », dit-il. En d’autres termes, ce commerce se fragmente et adopte un modèle connu des forces de l’ordre sous le nom de « Crime-as-a-service » (CaaS).
Cette expression désigne une organisation dans laquelle un acteur s’occupe de la production, un autre du transport, un autre encore du stockage ou de la distribution, etc. Ce n’est qu’à la toute fin de cette chaîne que les revendeurs locaux entrent en scène.
Ce système protège les organisateurs principaux à l’origine de ce trafic. Un chauffeur n’a pratiquement pas besoin de savoir pour qui il conduit, et le gérant d’un entrepôt n’a pas besoin de savoir où les cigarettes sont finalement vendues. La responsabilité est comme diluée.
Europol connaît bien ce mode opératoire, dans lequel différents réseaux collaborent pour le transport, le stockage, la distribution et le blanchiment d’argent. Des cargaisons légales et des documents de transport falsifiés sont régulièrement utilisés à cette fin.
De l’entrepôt au night shop
Une enquête menée par le service français de lutte contre la fraude montre à quoi peut ressembler un tel intermédiaire. En l’occurrence, les enquêteurs ont suivi un transport suspect jusqu’en Belgique et ont découvert un entrepôt dans la banlieue bruxelloise. Les enquêteurs y ont trouvé près de 450 kilos de cigarettes illégales, 14,7 tonnes de tabac brut ainsi que des palettes de produits dérivés du tabac et de précurseurs.
L’enquête portait sur la contrefaçon, mais Kristian Vanderwaeren reconnaît bien ce schéma logistique. Un important lot est acheminé, stocké, puis « morcelé » le plus rapidement possible. Des revendeurs plus modestes en reprennent une partie, après quoi les marchandises sont revendues via des magasins et sur les réseaux sociaux.
Les douanes se concentrent principalement sur les grands acteurs. « Nous nous attachons à démanteler ces réseaux », explique Kristian Vanderwaeren. « Nous n’avons pas les moyens de nous attaquer individuellement à chaque revendeur. »
Un point faible
En octobre 2024, à Schaerbeek, il est apparu que les produits de ces réseaux finissaient même dans des commerces belges. La police de Bruxelles-Nord avait alors contrôlé trois magasins situés aux alentours de la place de la Reine. Dans l’un d’eux, 121 paquets de cigarettes illégales bulgares avaient été découverts sous le comptoir. D’autres perquisitions ont permis de porter le total des saisies à 2 989 paquets.
Pourquoi est-il si difficile de mettre un terme à ce trafic ? Selon Kristian Vanderwaeren, « les frontières intérieures de l’Europe constituent notre point faible ».
Au sein de l’UE, les douanes ne peuvent pas contrôler systématiquement tout le trafic frontalier. Des contrôles routiers mobiles existent bel et bien, mais ils ont été réduits en raison de pénuries de personnel et d’autres priorités. « Il faut bien l’admettre : les organisations criminelles le savent aussi. »
L’enjeu financier est énorme. En Belgique, un paquet de cigarettes légal coûte, selon le nombre de cigarettes par paquet, 13 euros ou plus. Kristian Vanderwaeren constate que des cigarettes illégales circulent à 3, 4 ou 5 euros. « Même à des prix aussi bas, elles réalisent encore des bénéfices », explique-t-il. « Quand on voit les quantités qui circulent, elles doivent engranger des bénéfices colossaux. »
À qui la faute ?
Selon une étude controversée réalisée par KPMG pour le compte de Philip Morris, la Belgique perdrait chaque année environ 964 millions d’euros en droits d’accise et en TVA. La part de cette perte directement imputable à la contrebande organisée reste toutefois difficile à déterminer. KPMG établit des conclusions similaires en France, à chaque fois en pointant comme responsable le prix élevé des cigarettes légales, qui découle des politiques anti-tabac.
Problème : selon le Comité national français contre le Tabagisme, si « la lutte contre le commerce illicite des produits du tabac est un enjeu de premier ordre pour les pouvoirs publics », les résultats du rapport de KPMG « sont contestés depuis plusieurs années par la littérature scientifique, en raison de leur opacité et de leur imprécision méthodologique ». « Les biais identifiés dans cette étude indiquent une volonté de surévaluation des niveaux de commerce illicite, et en particulier de la contrefaçon. »
« En Europe, il n’existe pas de corrélation entre les niveaux de prix et les niveaux de commerce illicite », note le Comité. « En effet, le niveau global du commerce illicite est généralement plus fort dans les pays où les prix des cigarettes sont les plus bas que dans les pays où les prix sont élevés, à l’instar des Balkans. De la même manière, on enregistre davantage de commerce illicite dans les pays à faibles niveaux de revenus que dans les pays à hauts niveaux de revenus.
Si de hauts niveaux de prix peuvent être incitatifs pour le commerce illicite, d’autres facteurs sont beaucoup plus décisifs, comme l’existence ou non d’un bon contrôle de la chaîne d’approvisionnement, ou encore le niveau général de corruption dans le pays. »




