
Longtemps présentée comme le modèle mondial de la lutte contre le tabagisme, l’Australie découvre aujourd’hui les limites d’une politique fondée sur l’accumulation des interdictions et une fiscalité toujours plus punitive. Alors que le prix d’un paquet de cigarettes légal frôle désormais les 60 dollars australiens, le marché noir explose et la consommation de nicotine repart à la hausse.
Nous reprenons un article du site d’informations Politique Matin.
Il confirme nos récentes informations (voir 5 juin 2026, 17 avril 2026, 18 novembre 2025).
L’Australie a incarné l’avant-garde de la lutte antitabac durant des décennies.
Le pays a été le premier au monde à interdire la publicité pour les cigarettes, à imposer le paquet neutre ou encore à proscrire le tabagisme dans les voitures et les domiciles en présence d’enfants. L’État a également banni les cigarettes mentholées en 2025 et imposé l’impression de messages sanitaires directement sur chaque cigarette.
À cet arsenal réglementaire s’est ajoutée une politique particulièrement stricte à l’égard des produits alternatifs. En théorie, les cigarettes électroniques ne sont désormais accessibles qu’en pharmacie et sur présentation d’une ordonnance médicale.
Mais c’est surtout par le levier fiscal que l’Australie a choisi de mener sa bataille contre le tabac. En l’espace de dix ans, les taxes ont triplé, faisant grimper les prix à des niveaux inédits. Un paquet de cigarettes vendu légalement peut aujourd’hui coûter jusqu’à 60 dollars australiens.
Une stratégie qui semblait porter ses fruits.
Selon les études les plus récentes, la proportion de fumeurs serait passée sous la barre des 10 % de la population.
Pourtant, derrière cette réussite statistique, les signaux d’alerte se multiplient. Le développement spectaculaire du commerce illicite et l’augmentation de la consommation globale de nicotine interrogent désormais l’efficacité réelle du dispositif.
À Sydney, King Street, l’artère emblématique du quartier branché de Newtown, offre une illustration saisissante de cette évolution. Sur cette avenue de 2,5 kilomètres, connue pour ses bars, ses restaurants et sa célèbre salle de concert, on ne comptait, il y a une dizaine d’années, que deux ou trois bureaux de tabac. Aujourd’hui, ils sont une vingtaine.
Cette multiplication des commerces accompagne l’essor fulgurant du tabac illicite.
« J’achète des cigarettes chinoises qui me coûtent 15 dollars le paquet parce que les cigarettes légales, elles, coûtent 60 dollars. C’est trop cher ! Moi, je suis venu ici pour mettre de l’argent de côté, pas pour tout dépenser dans des clopes ! », raconte Mohamed, un Français originaire de Marseille venu travailler en Australie.
Comme Mohamed, Meredith a revu ses habitudes face à l’envolée des prix. Lorsqu’elle pousse la porte d’un débit de tabac, elle ne demande plus les marques traditionnelles, mais des « cigarettes importées ». « Les paquets sont trois fois moins chers et plutôt faciles d’accès », confie Meredith.
Dans de nombreux commerces, il suffirait d’ailleurs de réclamer des « cigarettes pas chères » pour se voir discrètement proposer des produits importés illégalement. Les paquets seraient parfois conservés dans un tiroir près de la caisse ou dissimulés derrière des présentoirs.
L’essor de ce marché parallèle a conduit les autorités à renforcer les contrôles.
Depuis novembre 2025, 279 fermetures administratives temporaires ont été prononcées en Nouvelle-Galles du Sud. Un chiffre impressionnant à première vue, mais qui mérite d’être relativisé : cet État compte près de 20 000 débits de tabac. 5 000 d’entre eux ont ouvert leurs portes ces six dernières années.
Selon le Dr Nick Coatsworth, spécialiste des maladies respiratoires, l’Australie a atteint un point de rupture. « Cela peut paraître logique de penser qu’en augmentant le prix du tabac, on poussera les fumeurs à arrêter. Mais on voit désormais qu’il existe un seuil au-delà duquel les consommateurs se tournent vers le marché illégal », observe-t-il.
Le médecin australien pousse le constat plus loin : « Nous sommes devenus un exemple mondial de ce phénomène. Rapporté à notre population, nous abritons désormais le plus grand marché illicite du monde ».
Les données publiées début juin par le Bureau australien des statistiques ont renforcé ces inquiétudes. Grâce à l’analyse des eaux usées, les chercheurs ont constaté que la consommation de nicotine avait progressé de 40 % depuis 2017. Plus frappant encore, ils estiment que 80 % du tabac consommé en Australie en 2025 provient désormais du marché illicite, contre seulement 12 % en 2017.
Pour Nick Coatsworth, la question d’une baisse des taxes mérite désormais d’être posée.
« L’objectif n’est pas d’aligner les prix sur ceux du marché noir, mais de les réduire suffisamment pour ramener une partie des consommateurs vers le marché légal. Les recettes fiscales pourraient alors financer des actions de prévention contre le tabagisme », estime-t-il.
Le spécialiste plaide également pour un assouplissement de la réglementation encadrant les cigarettes électroniques et les autres produits nicotiniques. Selon lui, ces alternatives pourraient « détourner les fumeurs du tabac combustible avant de les aider à arrêter complètement ».
Le gouvernement australien, lui, ne semble pas prêt à infléchir sa ligne. Sa National Tobacco Strategy fixe un objectif ambitieux : faire tomber la proportion de fumeurs à 5 % de la population d’ici à 2030. Pour y parvenir, Canberra entend poursuivre les hausses de prix et renforcer encore les restrictions afin de limiter davantage l’accès aux cigarettes. Des campagnes de sensibilisation sont également prévues.
L’expérience australienne soulève désormais une interrogation qui dépasse largement les frontières du pays : jusqu’où peut-on augmenter le prix du tabac avant que les consommateurs ne choisissent massivement de contourner la loi ?
Derrière cette question se dessine un débat plus large sur les limites des politiques de santé publique fondées essentiellement sur la contrainte et la fiscalité.




