La Journée mondiale sans tabac du 31 mai dernier a donné aussi la parole à certains experts « réfléchissant au monde du tabac ». Dimanche 3 juin, Serge Karsenty (sociologue et membre du collège scientifique de l’Observatoire français des drogues et des Toxicomanies) et Didier Nourrisson (professeur d’histoire contemporaine à l’Institut universitaire de formation des maîtres de Lyon et auteur de « Cigarette. Histoire d’une allumeuse ») étaient les invités de « Les retours du dimanche » sur France Culture pour analyser la portée des mesures de lutte contre le tabagisme. Et de partager, au-delà des différences de vision, le même constat sur l’ambivalence de l’Etat.
Pour l’historien Didier Nourrisson, on mesure très mal l’impact des politiques publiques.
« Nous avons un Etat incapable de faire cesser un mal absolu dont il dit lui-même qu’il tue ! Nous avons un Etat contradictoire avec des politiques paradoxales ». Ainsi, « on voit se greffer sur les publicités sanitaires anti-tabac des propositions commerciales pour des produits pharmaceutiques anti-tabagiques. De même, la publicité des produits tabagiques a été interdite, sauf pour le produit marketing le plus répandu, le paquet de cigarettes qui est présent partout. Et ce produit est actuellement à double lecture : « fumer » avec deux tiers de surface de packaging de séduction et « fumer tue » avec un tiers en avertissements sanitaires. Ceci constitue un paradoxe énorme qui entrave toute politique de dénonciation du danger ».
Pour le sociologue, Serge Karsenty, l’ambivalence de l’Etat est permanente.
« L’Etat laisse en vente libre, régulée certes, un produit qui tue. Les hausses de taxes sont à chaque fois en deçà du seuil (reconnu de plus 10%) d’efficacité. Enfin, comment un Etat qui organise le monopole de la vente, accepte que l’on puisse acheter du tabac à l’étranger et le ramener en toute légalité sur son territoire ? ».
Concernant les photos-choc ou les images violentes des publicités anti-tabac, le sociologue les jugent complètement inefficaces auprès des jeunes parce que « la mort ne peut constituer un repoussoir : au contraire, on en rit quand on a 15 ans ». Et plus généralement, « les campagnes publicitaires sanitaires n’ont pas d’impact sur les mouvements profonds ; elles servent plus à montrer que les autorités sanitaires se préoccupent d’un problème ».
Sans prôner l’interdiction totale du tabac, comme Martine Perez dans « Interdire le tabac. L’urgence », il souhaite que la parole sanitaire de l’Etat cesse d’être « complaisante » vis-à-vis des vendeurs de tabac, en programmant la réduction des débits de tabac.




