Sur une double page de son édition du 11 mars, le quotidien La Montagne mène l’enquête sur « les commerces de façades ». Partout en France, des milliers de bars à chicha, ongleries, épiceries, kebabs ou barber shops servent de machines à blanchir l’argent de la drogue.
À Montpellier, le nombre de boutiques suspectes a explosé. Comment Mairie et préfecture conjuguent leurs efforts pour tenter d’endiguer le phénomène … dans la limite des moyens à leur disposition. Extraits.
Une enseigne bleu turquoise surmontée d’un « Bahamas », sur fond de sable blanc et de palmiers, rue Las Sorbes dans Montpellier … le minuscule commerce, qui se résume à quelques étagères décaties et presque vides, est dans le collimateur des autorités. En janvier 2024, il a écopé d’une fermeture administrative pour « détention frauduleuse de tabac ». Rideau baissé pendant trois mois. La boutique est soupçonnée, entre les lignes, de servir de « blanchisseuse ».
Quelques jours après notre passage, pourtant, rebelote. Dans un message posté sur X le 4 mars, le préfet de l’Hérault annonce une nouvelle sanction de quatre mois contre le Bahamas. Motif : « Détention illicite en vue de la revente de tabac en récidive et présence d’une voiture nourrice à proximité de l’épicerie » (voir 7 mars).
Sous l’impulsion concertée de la préfecture et de la mairie socialiste, la capitale héraultaise est devenue l’épicentre national de la lutte contre les commerces de façade – ou supposés tels.
•• Le nombre d’épiceries de nuit, notamment, a connu « une explosion hallucinante depuis quinze-vingt ans », pointe Sébastien Cote, adjoint en charge de la protection de la population et de la tranquillité publique. Au point qu’il y en aurait aujourd’hui « près de 200 » dans la septième ville du pays.
« Je ne suis pas enquêteur de la PJ, pas magistrat, je ne suis pas en capacité de prouver quoi que ce soit. Mais tout ça pose énormément de questions » poursuit-il « quand vous avez autant de commerces qui font exactement la même chose 7j/7, jour et nuit, sans que personne ou presque n’y entre, on est en droit de se demander quelle est vraiment leur activité économique… Disons qu’il y a de fortes présomptions que ces établissements, ou en tout cas l’immense majorité d’entre eux, servent surtout à recycler l’argent du narcotrafic. »
À l’appui de ses soupçons, le volubile adjoint enchaîne les anecdotes. Comme ce jour où la police « a contrôlé un type qui sortait de son épicerie avec 8 000 euros en liquide. Il nous a expliqué que c’était la recette du jour, sans être en mesure, bien sûr, de justifier quoi que ce soit ».
De « vrais » épiciers lui ont également parlé de « 40 000 euros en espèces déposés sur le comptoir de leur boutique, assortis d’un « Tu prends ça et tu t’en vas » …Ce n’est pas un film, ça se passe vraiment comme ça. »
•• À l’Hôtel de Ville, on s’inquiète aussi – et surtout – des « problèmes en cascade » que provoquent ces commerces. À commencer par « l’appauvrissement de l’offre commerciale et de la déqualification de secteurs entiers ».
« Dans un coin où vous aviez avant un fleuriste, un boucher, un restaurant et un buraliste, on se retrouve avec deux épiceries, un barber shop et un vendeur de tacos. Une fois que cette mécanique de dégradation est en marche, c’est très difficile de revenir en arrière », alerte Sébastien Cote.
Autre sujet de préoccupation majeur pour la municipalité : les perturbations générées, depuis les « va-et-vient incessants », « nuisances sonores » et « altercations verbales », jusqu’aux bagarres, coups de feu d’intimidation sur les devantures et règlements de comptes.
Mairie et préfecture ont donc mis sur pied, main dans la main, une « stratégie totalement assumée de harcèlement ». Sur le terrain, police nationale, police municipale, inspection du travail, douanes, répression des fraudes, Urssaf multiplient les contrôles coordonnés, à l’affût de la moindre infraction ou irrégularité.
« On pilonne, on fait des descentes, on accumule les procès-verbaux et on se tourne ensuite vers le préfet, qui a le pouvoir de sanction. On ne les lâche pas. Et quand on cherche, on trouve presque toujours… » explique Sébastien Cote.
La preuve : en 2024, le représentant de l’État dans l’Hérault a contraint 101 commerces du département, dont 70 à Montpellier, à interrompre leur activité.
Une dizaine de mesures similaires ont déjà été prises en 2025. Certains sont épinglés pour travail dissimulé, d’autres pour troubles à l’ordre public, non-respect des horaires de fermeture, vente illégale d’alcool ou détention frauduleuse de tabac – comme le Bahamas. « C’est un travail de Romain pour obtenir un répit de quelques semaines, six mois maximum. L’impact reste temporaire, d’autant que bizarrement, la plupart rouvrent comme si de rien n’était, même après plusieurs mois sans la moindre rentrée financière. Mais ce qui est pris est pris », apprécie Sébastien Cote. (Voir 20 février).




