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12 Déc 2018 | Trafic
 

Tous les revendeurs de cigarette à la sauvette ne semblent pas prêts à jouer à « attrape-moi si tu peux » avec les forces de l’ordre.

Conséquence : un autre canal de distribution, plus discret cette fois, s’est développé pour écouler les cigarettes illégales, celui des commerces de proximité. Un reportage des Inrockuptibles (publié ce 10 décembre).

•• Barbès, un quartier du XVIIIe arrondissement de Paris, bien connu pour la revente de cigarettes qui y a lieu quotidiennement, en pleine rue mais pas seulement.

D’un air décontracté, un épicier plonge sa main dans un discret tiroir pour en sortir deux cigarettes et lance naturellement : « tu ne veux pas plutôt ça ? ». Il devait rendre un euro, il offrira aux journalistes-enquêteurs en échange deux cigarettes dont il est impossible d’en vérifier la provenance ou l’authenticité.

Dans cette épicerie, comme dans plusieurs autres de la capitale, les employés proposent aux clients de leur rendre la monnaie en cigarettes à l’unité. Un phénomène qui s’accélère, passé les heures d’ouverture des buralistes officiels (voir Lmdt du 28 août 2017).

•• « Depuis le début des années 2000, de nombreuses épiceries pratiquent cette revente illégale », confirme Jean-Raphaël Bourge, président d’Action Barbès, une association regroupant initiatives locales, collectifs d’habitants, établissements et acteurs culturels.

Ayant observé le développement de ce réseau de revente parallèle, qu’il décrit comme « généralisé », il rappelle que ce système « relève plus souvent de la dépanne pour ces commerces qui y voient une autre source de revenu tout en profitant de la fermeture des buralistes ». Avant d’ajouter que ce mode de revente cible le plus souvent des individus « achetant à l’unité, le paquet étant trop cher ».

•• Passés les horaires d’ouverture des débitants officiels, un paquet peut coûter jusqu’à cinq euros de plus chez les commerçants ouverts la nuit, comme observé à Barbès. « Dans tous les cas, on est nombreux à le faire, mais pas en grosse quantité parce qu’on ne risque pas les mêmes choses que ceux qui vendent dans la rue. Eux sont dans les trafics et revendent ça pour rien, nous on profite de la fermeture des buralistes pour monter les prix. Ce sont des gens qui ont bu et ne réfléchissent pas trop au prix. Ils veulent juste fumer », explique un marchand du quartier. L’homme originaire d’Algérie nous confie également que « quelquefois on peut faire des rabais s’il (le client) vient du bled ».

Un second commerçant, lui aussi d’origine algérienne, en apprend davantage sur l’organisation de ce trafic. « Nous sommes tous nés en France, mais nous avons tous de la famille qui est restée en Algérie. Plus que nous, c’est elle qui fait régulièrement des allers-retours et en profite pour nous en ramener. Des fois, ce sont des amis d’amis qui ont envie de se faire un peu d’argent de poche au passage ».

•• Cet esprit de la dépanne n’a pas seulement gagné les épiceries de nuit. Fréquemment délaissés par les enquêtes, les hôtels peuvent parfois être de ceux qui écoulent, discrètement mais sûrement, des cigarettes sur le marché parallèle.

Le propriétaire d’un hôtel de Barbès confie sous l’anonymat qu’il n’hésite pas à vendre « des paquets de clopes, ramenés par des cousins de l’étranger, à des clients, tard le soir. A titre de dépanne pour qu’ils reviennent ». L’hôtelier révèle également que les prix sont loin d’être fixes : « pour les clients que je ne connais pas c’est beaucoup plus cher », concède-t-il.

•• David Brugère, commissaire de police à Marseille, explique que plus que les recoins sombres des bars, ses intérêts se portent sur « tout type de commerce comme des épiceries ou des fast food ».

Habitué à démanteler les réseaux de vendeurs de rue, il reconnaît que « les commerces de proximité sont beaucoup plus faciles à surveiller, et à attraper que les vendeurs à la sauvette. »

Mais pour repérer les fraudeurs, la tâche est complexe : « on les découvre sur dénonciation, ou alors au hasard d’une personne qu’on attrape et nous déclare le lieu de l’achat, ou encore un contrôle inopiné », poursuit-il.

•• Dans la majorité des cas impliquant des commerces de proximité, il s’agit d’un trafic beaucoup moins visible et qui ne repose pas sur d’importants réseaux criminels. Les saisies réalisées par les autorités se comptent le plus souvent en centaines de paquets, achetés moins cher à l’étranger. Les détaillants agissent le plus souvent seul, par souci de discrétion, et stockent les cigarettes de contrebande dans les endroits les plus improbables (dans des imprimantes, des congélateurs, dans des packs de bière…) comme à Lunel (voir Lmdt du 17 novembre 2018).

•• Bien que le phénomène soit encore difficilement quantifiable, la douane française, interrogée par Les Inrockuptibles, reconnaît la problématique de la revente de cigarettes via les commerces de proximité. Dans le cadre de son plan global de renforcement de la lutte contre le commerce illicite du tabac, l’institution a engagé une offensive contre ces pratiques : « des actions en Comités Opérationnels Départementaux Anti-Fraude (CODAF) sont menées sur ce sujet et ciblent des commerces qui vendent illégalement des cigarettes. Ces actes constituent une infraction au monopole de vente du tabac et sont réprimés sur le plan fiscal et pénal (amende et prison en cas de récidive) », précise un représentant de la Douane.

•• Si la Douane a engagé un plan de renforcement de la lutte contre le commerce illicite du tabac, c’est avant tout pour endiguer un phénomène devenu préoccupant.

Pour expliquer l’évolution de la situation, Philippe Coy, président de la Confédération des buralistes évoque « l’absence d’une politique tarifaire cohérente et commune entre les pays de l’Union européenne. On a créé de facto un appel d’air pour la commercialisation illégale d’un produit moins cher à l’étranger. » Rappelant par ailleurs que les trafiquants de tabac font office de nouveau-nés dans le milieu de l’économie informelle et qu’ils étaient quasi inexistants au début des années 2000.

•• Mais au-delà de la problématique économique, la revente de cigarettes via les commerces de proximité s’accompagne d’un enjeu de santé publique. Le faible prix des cigarettes à l’unité « permet à des jeunes de se procurer une cigarette où ils veulent et quand ils veulent. Ce qui a pour effet d’augmenter la dépendance au tabac », affirme Albert Hirsch, Vice-président de l’alliance contre le tabac.

Comme le confirme un élève de 17 ans du lycée Jacques Decour (IXe arrondissement) : « On y va justement parce qu’on sait qu’ils ne nous demanderont pas notre âge, et qu’on préfère se prendre une ou deux clopes le midi plutôt qu’un paquet entier ».

•• Un sujet pris très au sérieux par les services de police, comme le rappelle David Brugère : « on cible [les commerces] autour des écoles où la revente à l’unité se fait souvent auprès des collégiens et lycéens. »