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27 Mai 2018 | Trafic
 

Streetpress est un site d’informations générales sur Paris et la région. Ses reporters ont l’art de donner la parole à des acteurs de la vie quotidienne … comme les vendeurs de cigarettes à la sauvette.

Extraits d’une enquête révélatrice sur la vie des détaillants du marché parallèle du tabac, à Paris.

•• « À la sortie du métro La Chapelle, chaque jour, une trentaine d’exilés dealent des clopes à la sauvette. Fournisseurs, clients et policiers : Hassan nous raconte les coulisses de ce petit business.

La petite place coincée entre la ligne aérienne et les artères parisiennes embouteillées est noire de monde. Coincés entre les étals posés à même le sol, le kiosque à journaux et les grilles d’un petit square pelé, une poignée d’exilés scandent en boucle « Marlboro bled, Marlboro bled ». Un trentenaire blondinet, jean et blouson d’hiver, ralentit le pas, hésitant, l’air de chercher quelque chose. Lorsqu’il me passe devant, je lui lance « Marlboro Monsieur ? ». Il se tourne vers moi et demande :
. « C’est combien ?
. 5 euros le paquet.
. Ok, j’en prends deux. »
Je sors la marchandise de ma poche. Le client s’éloigne à pas tranquilles.

Ils sont une trentaine à se succéder chaque jour sur ce coin de trottoir parisien pour dealer des cigarettes. Ils sont en majorité afghans ou algériens, parfois bengalis, tous sont des hommes. Avec une moyenne d’une dizaine de transactions par vendeur et par jour, ce sont entre 200 et 400 paquets de contrebande qui se vendent quotidiennement sous le manteau à La Chapelle. Les clients sont plus nombreux depuis que le prix sur le marché légal a augmenté d’un euro.

•• « À La Chapelle, chacun travaille en tant qu’indépendant, il n’y a pas de mafias avec qui négocier et personne ne doit rien à personne. Cela n’empêche pas certains vendeurs de s’organiser. L’après-midi, le trafic bat son plein et la rue se transforme en ruche. Les Afghans naviguent par petits groupes de trois ou quatre hommes. Ils ont des visages jeunes, des coupes de cheveux impeccables et de gros manteaux pour se protéger du vent qui souffle sur ce carrefour à découvert. L’un d’entre eux se tient en retrait tandis que les autres hèlent le passant tout en discutant et en gardant un œil sur les environs. Ils sortent les paquets de leurs poches et, quand celles-ci sont vides, reviennent se ravitailler auprès de leur pote resté un peu plus loin. Cela permet d’éviter de perdre trop de matériel en cas de contrôle par la police. Les rôles tournent, pas question d’avoir un boss.

Les Bengalis et les Algériens de La Chapelle travaillent le plus souvent en solo. Les différentes communautés présentes sur place bossent côte à côte, sans se battre mais sans vraiment se mélanger non plus. C’est l’entente cordiale. Un vendeur arrive, sac à dos rempli, un sourire malicieux sur le visage. Tout le monde le salue. « Hé salut mon ami », les nouvelles s’échangent en anglais et en français, teintés d’accents arabe, dari [langue parlée en Afghanistan] ou ourdou [parlée en Inde et au Pakistan]. « Ça va aujourd’hui ? » – « Business is good ? » (…)

•• « Si la vie sur le trottoir est assez libre et désorganisée, la filière d’approvisionnement est bien rodée. Tous les revendeurs et intermédiaires rencontrés nous l’assurent : « Il y a de gros trafiquants derrière tout ça. »

Amir, beau brun aux yeux clairs qui travaille ici depuis plus d’un an rapporte la dernière rumeur en date. « Il y a une faille dans les aéroports. » Il explique que les cartouches seraient cachées en grande quantité dans des importations de produits de consommation courante, et échapperaient ainsi à la vigilance des douaniers. Ceux les faisant passer – « the big importers » – revendraient ensuite à un intermédiaire. Ces derniers sont pour la plupart bengalis. Les revendeurs se procurent leur contact téléphonique et des rendez-vous sont fixés. Ils peuvent aussi aller directement les rencontrer.

•• « Bouda est l’un d’entre eux. Il travaille à la gare de Saint-Denis où tout le monde le connaît. Quand les revendeurs arrivent pour lui acheter des cartouches, ils le repèrent facilement dans la foule avec sa petite taille, son bonnet rouge et sa grande veste pleine de poches où cacher des paquets de Marlboro. Ce lundi, au lieu de son habituel cabas de supermarché en plastique, il traîne un grand sac de riz dans lequel il cache ses cigarettes : « C’est 35 euros l’unité. »

Avec un prix de revente de 5 euros le paquet, 50 centimes la clope et 1 euro les trois, chaque cartouche rapporte environ 15 euros de bénéfice. Un vendeur empoche entre 20 et 30 euros par jour. Toutes les cigarettes sont des Marlboro, mais elles viennent de différents pays : le Sénégal, la Guinée, l’Ukraine, l’Algérie. Les Algériens dealent en gros des algériennes. Elles auraient meilleur goût. Elles ont la préférence des acheteurs. Les Bengalis vendent les cigarettes d’autres provenances.

•• « Ces grossistes ne sont pas les seuls fournisseurs des vendeurs de La Chapelle. À la sortie du métro, un homme élégant s’approche d’un revendeur, ils échangent quelques mots en arabe. Avec ses chaussures de ville et sa veste bien coupée, il n’a pas l’allure classique du fournisseur de Marlboro et pourtant, trois cartouches sont calées sous son bras. Ils négocient rapidement, les billets glissent d’une main à l’autre. « Retour de vacances au bled » commente Amir. Il ajoute qu’un vieil Algérien vient parfois lui proposer des cigarettes encore empaquetées dans le colis tamponné « air mail », un moyen pour lui de compléter sa maigre retraite.

•• « Travailler à La Chapelle c’est apprendre très vite à reconnaître et interagir avec la police. Tous les revendeurs s’accordent sur ce sujet : « Il y a plusieurs types de policiers et il faut s’adapter. »

Trois fonctionnaires en uniformes, matraques à la ceinture, piquent un sprint vers l’entrée du métro. Ils ont surpris un jeune distrait en pleine vente. Le visage adolescent et la silhouette frêle dans son sweat-shirt à capuche beige, il leur tend ses paquets sans ciller. Ils tâtent ses poches et, ne trouvant rien d’autre, le laissent repartir, non sans avoir écopé d’un regard noir. Les revendeurs qui officiaient-là ont eu le temps de cacher leur marchandise derrière une poubelle et assistent à la scène, curieux. Les forces de l’ordre n’ont pas l’air d’effrayer grand monde (…)

Ces scènes de fonctionnaires en uniforme interpellant un vendeur sont plutôt rares. Les policiers patrouillent plusieurs fois par jour. Ils se voient de loin et ne prennent que rarement un deal la main dans le sac.

•• « Ils semblent plutôt être là pour rassurer les riverains. Et lorsqu’ils arrivent, vendeurs et policiers jouent au chat et à la souris dans un ballet ralenti qui ne perturbe pas le trafic. Tout le monde se prévient d’un « Bay bay » en arabe ou « Orora Mamagan dee », [Frère, la police est là, en pachto]. La cohorte de vendeurs se déplace tranquillement sur le trottoir, traverse la rue puis revient quelques temps plus tard à sa place initiale. Et quand le fourgon est stationné en face du kiosque à journaux, les paquets continuent à s’échanger quelques mètres plus loin.

•• « La police en civil est surveillée de plus près par les dealers de clopes. Najib, un habitué aux yeux doux qui porte toujours une doudoune sur un qamis vert clair, explique : « Quand je vends, je me concentre sur les flics. Je guette particulièrement la voiture de ceux en civil, ici nous la connaissons tous. Si je l’aperçois je redouble d’attention, parce que s’ils me surprennent ils peuvent directement venir m’attraper. »

Dans ces cas-là, Najib remet les cigarettes dans sa poche puis change calmement de rue en gardant un œil sur eux. Parfois la police arrive sans prévenir et il est impossible de fuir. Lors d’une interpellation, les policiers en civils attrapent le bras des vendeurs et accrochent au leur un brassard siglé « police ». « Lorsque j’étais débutant, je me suis fait avoir par un flic en civil venu m’acheter des cigarettes », rembobine Najib : « Son équipe m’a fouillé, m’a demandé mes papiers mais comme j’ai répondu que je n’en avais pas, j’ai juste eu à donner mon nom, ma date de naissance et ma signature. Tout était faux bien sûr. »

Les contrôles de ce genre sont fréquents mais les revendeurs assurent que dans ce quartier, la police en civil – même si elle les empêche de travailler – est plutôt sympa voire même indulgente. Najib se marre en racontant sa rencontre avec un fonctionnaire bienveillant qui lui avait demandé « tu fumes ? » avant de lui rendre un ou deux paquets saisis, pour « sa consommation personnelle » : « Je les ai revendus quelques minutes plus tard ! ».

•• « La police nationale ne saisit pas l’argent de la vente, uniquement les cigarettes. Seuls les douanes s’attaquent au cash. Également en civil, ils viennent faire un tour dans le coin une ou deux fois par semaine. Un jour, je me suis fait prendre la main dans le sac. Ils m’ont donné un papier sur lequel était inscrit le montant confisqué « 50 euros », ainsi que mon faux nom et la date. À la différence des autres, ils parlaient plutôt bien anglais, et m’ont expliqué pour qui ils bossaient quand je me suis étonné qu’ils puissent me prendre de l’argent.

Les arrestations, sans être automatiques, arrivent. Bachar est un bon connaisseur de la question. Cet Afghan à l’allure fatiguée est un dealer régulier de clopes. Il détaille la façon dont les vendeurs ont classé les sanctions en fonction des commissariats. Les policiers de Laumière sont les plus craints : « Ils garent leur voiture au loin, arrivent en civil et nous passent les menottes. Avec eux, c’est garde à vue pour 24 heures, puis retour dans la nature. »

Ceux de la Goutte d’Or savent tout du trafic, c’est difficile de leur faire à l’envers. Ils embarquent au poste, relèvent les empreintes des arrêtés et les relâchent au bout d’une heure après les avoir menacés d’un placement en Centre de Rétention Administrative (Cra) assorti d’une expulsion à la prochaine arrestation. Aucun des vendeurs n’a jamais entendu parler d’une expulsion avérée, mais la menace du Cra est réelle.

•• « Amir, Najib et Bachar l’assurent : « Ici on ne se bat pas entre vendeurs. » Ils racontent que la dernière fois que deux étrangers ont décidé de se castagner, tout le monde est venu s’interposer. Un Algérien les a séparés, puis leur a montré une caméra de surveillance : « Si vous vous battez, les flics vont venir et tout le monde devra arrêter de travailler. »

Lakshan est bengali, la trentaine, beau gosse à la peau sombre, il est arrivé en France en 2004 et attend sa régularisation. Il bosse ici depuis plusieurs années. Il raconte qu’auparavant les disputes étaient plus fréquentes : « Avant, pour garder ta place à La Chapelle, il fallait être prêt à te battre. »

Afghans et Algériens s’écharpaient pour un bout de territoire, mais un status quo a été trouvé, et désormais on s’y serre les coudes. Même pour ce grand gaillard, « travailler à La Chapelle est plus facile qu’à Barbès ». Le spot est en effet géré par quelques groupes d’Algériens plutôt violents quand il s’agit de protéger leur territoire. Les lacrymos ou les couteaux ne sont jamais loin : « Tous les Afghans savent qu’à Barbès il n’y a pas de place pour eux. Les nouveaux préfèrent La Chapelle : Algériens, Afghans, Bengalis, ils y sont tous les bienvenus. »

À Paris, il existe cinq points de revente de cigarettes. La gare RER de St-Denis, les métros St-Denis Porte de Paris, et la Courneuve. Les deux plus importants sont Barbès et La Chapelle. »