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19 Nov 2019 | Trafic
 

La Direction nationale du Renseignement et des Enquêtes douanières (DNRED) se penche sur un phénomène en pleine croissance : l’implantation d’usines clandestines de fabrication de cigarettes en Europe.

Un rapport a donc été rédigé en septembre 2019 que L’Express a pu consulter.

•• Ce document de 28 pages, estampillé « diffusion restreinte », révèle que 47 usines de fabrication de cigarettes de contrebande ont été démantelées depuis 2015 sur le sol européen : 10 en Espagne (voir 12 novembre 2018, 9 décembre 2017), 7 en Grèce, 4 en Belgique (voir 4 juin 2019 et 19 mars 2015), 2 en Grande-Bretagne, 2 en Irlande.

Des fabriques illégales l’ont aussi été en Pologne, au Portugal, aux Pays-Bas, en République tchèque, en Bulgarie, en Hongrie (voir 15 novembre 2019). « Le phénomène s’accroît » signale une source douanière, « autant en nombre d’usines qu’en volume de produits fabriqués. »

•• Curieusement, aucune installation illégale n’a été détectée en France : les énormes masses de tabac saisies sur les routes ou aux frontières sont-elles susceptibles de fournir des unités de production sur le sol français ? Ou ne font-elles qu’alimenter les pays voisins ?

« Il est plausible que l’Hexagone soit également affecté par ce phénomène » note prudemment la DNRED, même si « aucun atelier clandestin » n’a encore été découvert.

Les talents des contrefacteurs se seraient-ils arrêtés aux frontières, tel le nuage de Tchernobyl ? « Peut-être que la politique répressive mise en place en France y est pour quelque chose » objecte un douanier, selon lequel des « lieux de stockage » existent probablement sur le territoire.

•• L’implantation géographique de ces manufactures illégales a été mûrement réfléchie : de préférence à la sortie des grandes villes, ou alors aux frontières. « Il est de l’intérêt des organisations criminelles d’installer des usines de fabrication en Europe afin de rapprocher le plus possible le lieu de production du lieu de consommation » signale le rapport. Les risques de contrôle pendant les trajets en seront d’autant plus « réduits » selon les douaniers.

•• On apprend que le matériel utilisé pour fabriquer les cigarettes s’achète en toute liberté sur Internet, sur eBay ou Alibaba.

Mercredi 13 novembre, s’est par exemple mis en quête, sur ce second site de vente en ligne, d’une grosse machine industrielle – telle la MK9 de la société Molins – une compagnie britannique rachetée par un groupe italien. Plusieurs engins étaient disponibles ce jour-là, proposés pour les plus importants par des sociétés de Dubaï, de 450 000 à 500 000 dollars (410 000 à 454 000 euros). D’autres, plus petits ou en moins bon état, étaient vendus pour des prix allant de 99 000 à 200 000 dollars (82 000 à 180 000 euros).

« Le caractère onéreux de ces machines ne constitue pas un frein pour les organisations de fraude, souligne le rapport. Ces dernières peuvent rapidement amortir les fonds investis sur des produits générant de gros bénéfices. » Pour le reste des équipements nécessaires (séchoirs, hachoirs, mélangeurs ou cellophaneuses), la Chine et la Malaisie seraient les principaux pourvoyeurs.

•• « Au fil des années » analyse le rapport, « ces manufactures clandestines se sont progressivement calquées sur le modèle des usines de fabrication de cigarettes légales, acquérant ainsi une capacité de production impressionnante. »

Des usines découvertes en Espagne en mai 2019 permettaient par exemple de contrefaire 13 marques différentes – dont les incontournables Chesterfield, Marlboro, Winston, L&M, cibles fétiches des contrefacteurs (voir 15 mai). Un mois auparavant, en Espagne déjà, la Garde civile avait démantelé un centre produisant la valeur de 1,2 million d’euros par jour de fausses cigarettes.

•• Pour obtenir une telle rentabilité, les organisations criminelles se donnent les moyens, selon l’analyse de la DNRED. Des équipes d’ouvriers se relaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre, deux à trois semaines par mois, et font tourner les lignes de production à plein régime.

Histoire d’éviter d’éveiller les soupçons par les allées et venues, des bases vie sont installées dans ces usines, comportant chambres ou dortoirs, salles de bains, cuisine ou cantine, et parfois salles de sport plus ou moins rudimentaires.

Le tabac brut est stocké avec le papier et les filtres dans des entrepôts distincts des centres de fabrication afin d’isoler l’usine et de la préserver des risques de découverte par les forces de l’ordre. Des camions se chargent du transport des matières premières et, une fois le produit fini et conditionné, de la distribution des paquets fraîchement fabriqués vers des réseaux bien établis. Parfois, une équipe « qualité » est chargée de « répondre aux vœux des clients » assure la DNRED. « Pour gagner de l’argent, il faut faire du volume et s’approcher au plus près du vrai produit, afin de fidéliser les consommateurs » décrypte une source.

•• L’organisation de la sécurité est maximale. Ces usines sont protégées le plus souvent par des caméras et des détecteurs de mouvements. Des générateurs à gazole sont utilisés afin de ne pas attirer l’attention par une consommation électrique anormale. Des extracteurs et des filtres à air destinés à éliminer les odeurs fortes de tabac sont mis en place, les parois des entrepôts sont insonorisées.

Les travailleurs sont démunis de téléphone portable et changent régulièrement de site. Dans une usine découverte en Pologne, « un système de rotation avait été mis en place de sorte qu’ils ne savaient jamais où ils travailleraient pour leur prochaine mission » mentionne le document des Douanes.

•• Les répercussions de la contrefaçon en matière de santé publique sont loin d’être négligeables : qui sait quels produits chimiques, et en quelle quantité, contiennent les cigarettes trafiquées ? Si la clope légale est déjà particulièrement nocive pour l’organisme, celle fabriquée sous le manteau l’est encore plus. Des analyses réalisées par la Douane a ainsi mis en évidence la présence dans ces cigarettes de ciment, de plastiques divers, de cheveux, de bois, et de plomb en grande quantité …

•• Dans son rapport, la DNRED élabore des pistes opérationnelles afin de tenter de contrer la « stratégie particulièrement agressive » des contrefacteurs, traçant par exemple les éléments qui concourent à fabriquer les cigarettes, du papier au tabac brut.

La provenance de la matière première, souvent de bonne qualité, reste une énigme : à qui des tabaculteurs tout à fait officiels peuvent-ils vendre des tonnes de tabac destinées à la contrefaçon ? Le dispositif de traçabilité des paquets mis en place en Europe depuis mai 2019, et qui permet de connaître instantanément l’usine de fabrication, vient gêner la contrebande.

Il est maintenant impossible de se fournir chez les fabricants officiels pour revendre les cigarettes sous le manteau, comme cela arrivait visiblement fréquemment. Déduction d’un douanier sollicité par L’Express : la contrefaçon a de beaux jours devant elle.