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16 Nov 2018 | Trafic
 

Le quartier du nord de Paris, où s’activent notamment les trafiquants de cigarettes, a inspiré une pleine page du quotidien Le Monde (édition du 16 novembre). Avec pour principal témoin le kiosque de la famille Lebcher (voir Lmdt du 26 septembre). Extraits.

« Barbès désigne aujourd’hui moins le héros des révolutions de 1830 et de 1848 que ce carrefour indomptable. Si Georges Perec s’était assis là et non à Saint-Sulpice pour écrire sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, c’est ce lieu parisien qui l’aurait épuisé le premier. Quel foutoir !

•• « Au milieu du magma humain stationnent les maîtres des lieux : des dizaines de marchands de cigarettes. Ils passent leurs journées appuyés contre les murs du carrefour, à moins que ce ne soient les murs du carrefour qui s’appuient sur eux, on ne sait plus très bien.

« Audible dans le tintamarre, leur psalmodie est devenue l’emblème sonore de Barbès : « Marlboro-Marlboro-Marlboro », « Legend-Legend-Legend ». Prix imbattables : Marlboro, 5 euros le paquet ; Legend, 3,50 euros. Origine douteuse : contrebande ou, plus toxique, contrefaçon (Chine, Turquie, Maghreb, Europe de l’Est).

Profits limités pour ces petites mains du trafic : une vingtaine d’euros par jour. Parfois le texte varie : « Chichon-chichon-chichon », ou bien « shit-shit-shit-shit », ou simplement « ch-ch-ch-ch ». On dirait des cigales, mais c’est une sacrée faune. Casquettes à l’envers, bananes en bandoulière, lunettes de soleil même quand il fait gris, même quand il fait nuit …

« Pas de réseau très structuré, la vente se fait de manière anarchique. Traits communs : les vendeurs, souvent sans papiers, vivent rarement à Barbès et viennent tous d’Annaba, dans l’est de l’Algérie. Gare à celui qui vient d’ailleurs. En août 2017, un Algérois trop ambitieux a été vertement prié de foutre le camp. Il est revenu le lendemain, la police l’a arrêté avant qu’il n’ait eu le temps de faire usage du cocktail molotov qu’il venait d’allumer.

•• « Le tout premier vendeur s’appelait Djamel », se souvient Jean-Michel Lebcher, qui l’avait vu arriver devant son kiosque au milieu des années 2000, « quand le prix du tabac a grimpé en flèche. Un type lui rapportait des paquets d’Algérie, par avion ou par voiture. Pendant six mois, il était tout seul. Les flics n’y prêtaient pas attention. »

« Ils sont désormais plus zélés. Un car de CRS stationne au carrefour presque en permanence, et une brigade se livre quotidiennement à une étonnante chasse au trésor dans le mobilier urbain, comme des enfants chercheraient des œufs de Pâques. C’est que les vendeurs ont rarement le moindre paquet sur eux, et les cachent dans des planques invraisemblables : derrière les plans du métro, dans la structure métallique de la station, les poteaux des lampadaires ou les bacs extérieurs des friperies, sous une plaque d’égout, derrière une porte cochère. Certains appartements du coin servent d’entrepôts.

•• « Les policiers ont saisi 5 827 paquets dans le secteur en 2017. Sur les dix premiers mois de 2018, 10 542. Mille par mois, soit à peu près ce qui doit être vendu chaque jour, donnée invérifiable. Barbès est le plus gros débit de tabac de la capitale, à tel point que le 15 septembre, le carrefour s’est réveillé avec une carotte rouge de buraliste fixée à un pilier du métro aérien par un collectif d’artistes – et retirée le matin même par la RATP (voir Lmdt des 15 et 21 septembre).

•• « Le 22 octobre, un mois après avoir baissé le rideau, Samir l’a finalement remonté. Les habitants du coin n’en pouvaient plus de bonheur … Deux jours après la réouverture, Samir s’est battu avec un nouveau venu qui vendait des cigarettes à même son kiosque. « Le lendemain, il est venu s’excuser et me faire la bise.  Qu’est-ce que tu veux, c’est Barbès … ».